• A l’échafaud !

    A l’échafaud !

    Simon Johnson

    WASHINGTON – Il y a à peine plus d’un an, le monde traversait la pire crise financière internationale depuis la deuxième guerre mondiale. En septembre 2008, on assistait à la chute de Lehman Brothers et au sauvetage d’AIG, lequel jeta des braises de paniques sur l’ensemble de la planète. La plupart des grandes banques se sont avérées avoir été, au mieux, imprudentes – avec certaines des plus importantes qui ont fait preuve d’une totale irresponsabilité dans leur gestion des risques. Presque tous les géants de la finance, tant aux Etats-Unis qu’en Europe de l’ouest, n’ont été sauvées que par les efforts acharnés des gouvernements et des banques centrales ainsi que par l’engagement considérable des ressources des contribuables.

    D’ordinaire, lorsqu’une industrie s’enfonce dans une crise, on pourrait s’attendre à une profonde réorganisation interne. Même si la malchance s’est greffée sur une incompétence notoire, on présume généralement que si votre entreprise requiert le soutien salvateur du gouvernement, la direction générale doit être remplacée. Le Trésor américain a toujours défendu ce principe depuis de nombreuses années – de façon directe ou par le biais du Fond Monétaire International – lorsque d’autres pays étaient en difficulté. C’est tout simplement une saine gestion économique et du simple bon sens.

    Mais ce n’est pas ce qui s’est passé aux Etats-Unis. La plupart des big boss qui étaient en place avant la crise ont été maintenus à leur poste, et bien peu de choses ont changé depuis l’automne 2008 pour les autres cadres dirigeants, ni pour ce qui est des pratiques de contrôle de risque et des attitudes vis à vis du risque. Comment cela est-il possible et quelles peuvent êttre les probables conséquences ?

    La principale raison pour expliquer que les plus grandes banques américaines sont de retour aux affaires, comme d’habitude, est simple : au moment critique de la crise et du sauvetage – de septembre 2008 jusqu’au début de 2009 – les administrations Bush et Obama ont hésité. Personne n’a sérieusement envisagé de démettre les plus gros banquiers, qui ont pourtant contribué à cette situation de crise, ni même de démanteler leur banque comme prix à payer pour leur sauvetage.

    Le mystère reste entier quand à savoir pourquoi cette option n’a même pas été envisagée. On peut penser que la crainte des conséquences et une certaine tendresse pour des entreprises telles que Goldman Sachs et Citigroup y sont probablement pour quelque chose. Mais l’opportunité fut manquée, les banques ont fini par rebondir et la dynamique politique s’est totalement modifiée.

    Au fur et à mesure que les mesures prises pour stabiliser l’économie ont fait leur effet, les banques se sont mises à regagner de l’argent. Et, compte tenu de la disparition de certains concurrents, dont Bear Stearns et Lehman Brothers, de plus grosses parts de marché signifiaient de plus gros bénéfices. Cette argent a permis de reconstituer le prestige des grandes banques et de financer de nouveaux lobbies à Washington ; en quelques mois, les banques ont retrouvé leur ancienne position privilégiée avec leurs entrées politiques et leur pouvoir. Le gouvernement n’était plus en mesure de dicter sa loi à leurs incorrigibles patrons.

    L’administration Obama lança une modeste initiative de réforme de régulation dans le courant de l’été 2009, mais cela a été une souffrance de chaque instant. Les grandes banques tiennent naturellement à préserver leur modèle de fonctionnement actuel qui fait qu’ils se gardent les bénéfices en période haussière et qu’ils comptent sur les contribuables lorsqu’ils perdent.

    Ce système est extrêmement dangereux puisqu’il encourage la répétition de cycles prospérité-faillite-sauvetage. Andrew Haldane, responsable de la stabilité financière à la Banque d’Angleterre, appelle cela notre « boucle maudite ».

    La bataille n’est pas encore terminée entre les partisans d’une politique publique raisonnable et les grandes banques qui perdent la tête ; mais les banques gardent l’avantage et leur avenir semble rayonnant. Elles se disent très mécontentes de la nouvelle taxe américaine sur les banques destinée à rapporter quelques 90 milliards de dollars. Mais elles ne devraient pas trop en souffrir. Si c’est tout ce que l’administration Obama peut inventer, alors les grands argentiers auront, pour ainsi dire, gagné.

    Le cœur du problème est que nos plus grandes banques sont ‘trop grandes pour échouer » et elles le savent. C’est donc parfaitement dans leur intérêt, et dans celui des personnes qui les dirigent, de prendre un niveau de risque excessif. Il est rare que deux grosses crises financières internationales se succèdent de près mais le maintien d’incitations aussi perverses est toujours une source de problèmes. L’exemple du Fond Monétaire International avec ses quelques 50 ans d’expérience est assez probant. Pourquoi les Etats-Unis seraient-ils différents ?

    Il faut impérativement qu’Obama durcisse le ton avec les six banques américaines les plus importantes, dont la totalité des actifs vaut plus de 60% du PIB. C’est un degré de concentration financière jamais atteint dans l’Amérique moderne. Comme le disait Teddy Roosevelt il y a plus d’un siècle, le principal problème avec la concentration du pouvoir économique est qu’il déborde souvent sur le pouvoir politique, ce qui va totalement à l’encontre de la tradition démocratique.  

    L’administration américaine va-t-elle se saisir du problème, en faisant en sorte de réduire la puissance des banques et limiter leur poids politique ? Voila un thème politique potentiellement intéressant à aborder, et qui pourrait bien faire basculer les élections intermédiaires qui doivent avoir lieu cette année en faveur des Démocrates.

    Mais il faudra que l’administration Obama modifie un peu sa musique, pour bien faire comprendre que les banques portent une part de responsabilité plus lourde dans cette crise. C’est possible – l’administration peut déclarer que de nouveaux faits sont apparus et qu’elle doit donc modifier son approche puisque le vent de panique mondiale faiblit.

    Mais ne vous réjouissez pas trop vite. La main mise des plus grands argentiers du monde sur la politique américaine et sur la politique de régulation financière semble plus forte que jamais. Il faudra attendre encore longtemps pour voir un gouvernement qui aura la volonté de s’attaquer à ce problème, malheureusement.

    Simon Johnson is a Professor at MIT's Sloan School of Management and a former Chief Economist of the IMF.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’américain par Frédérique Destribats


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :