• À la recherche du bon niveau d'inégalité

    À la recherche du bon niveau d'inégalité

    Les États les moins inégalitaires sont ceux où les indicateurs de qualité de vie sont les meilleurs. Du moins est-ce la thèse défendue par les épidémiologistes américains Richard G. Wilkinson et Kate Pickett dans un livre qui fait débat (1).

    Graphes à l'appui, ils montrent que l'argument tient pratiquement quel que soit le critère : espérance de vie, criminalité, taux d'emprisonnement, instruction, recyclage des déchets, obésité, usage de drogues… Les pays où il fait le meilleur vivre ne sont pas les plus riches mais les plus homogènes socialement : pas les États-Unis, ni le Royaume-Uni, mais le Japon et les pays scandinaves. Le même clivage vaut d'un État américain à l'autre : mieux vaut vivre dans le New Hampshire qu'en Californie.

    Comment expliquer cette corrélation ? Par ce qui se passe dans notre cerveau. La perception que les autres bénéficient d'un statut enviable entraîne un état de stress neuroendocrinien. Comme on le voit chez les singes de rang social inférieur, le niveau de cortisol s'élève, ce qui accroît la pression sanguine et le niveau de sucre dans le sang, d'où une cohorte de problèmes associés. Le taux de mortalité est plus élevé chez les fonctionnaires britanniques les moins gradés que chez leurs collègues de rang supérieur. Chez les jeunes, ce stress induit une puberté précoce, qui contribue à expliquer la fréquence des grossesses adolescentes. Il conduit aussi à se détourner des études. Qui plus est, ce stress métabolique se transmet au fœtus, donc à la descendance.

    Ayant démontré leur thèse, les auteurs en tirent la conclusion logique : le principal objectif d'un État ne devrait pas être la croissance mais la réduction des inégalités. Ils ne préconisent rien de révolutionnaire, simplement la mise en œuvre de petits coups de pouce dans différents domaines afin d'encourager l'homogénéité sociale. Bien sûr, cela implique parfois d'envisager des réformes profondes, comme celle du système de protection sanitaire aux États-Unis.

    Le problème, c'est que la démonstration n'est pas aussi convaincante qu'elle le paraît. D'abord il y a de curieux contre-exemples. Ainsi, le taux de suicide est plus élevé dans les pays les plus égalitaires. Vit-on mieux dans un pays où l'on se suicide plus ? En Finlande, l'un des pays les plus égalitaires et où les indices de qualité de vie occupent le haut de l'échelle, le taux d'homicide est particulièrement élevé. En Suède, autre pays très égalitaire, le taux de mortalité des enfants des familles les plus fortunées est plus élevé que celui des enfants des familles les plus pauvres.

    Ensuite, les auteurs, dans leur enthousiasme, ont tendance à brouiller l'interprétation des données statistiques. La corrélation indéniable entre les indices de qualité de vie et le niveau d'égalité sociale vaut quand on regarde les valeurs moyennes, mais ne tient plus quand on regarde la façon dont les indices de qualité de vie sont distribués dans la population.

    Le mauvais classement des États-Unis, à cet égard, vient en grande partie du fait que les indices de qualité de vie des 20 % les plus pauvres font fortement baisser la moyenne générale. La plus grosse partie de la population carcérale, par exemple, est composée de gens issus de ces 20 %. Les statistiques de qualité de vie ne nous disent pas que la moitié la plus aisée de la population américaine vit moins bien que la moitié la plus aisée de la population suédoise.

    (1) « The Spirit Level : Why More Equal Societies Almost Always Do Better », Allen Lane Edition.

    Chronique olivier postel-vinay Fondateur de la revue « Books »


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