• Assez suffisant ? Robert Skidelsky

    Assez suffisant ? Robert Skidelsky

    LONDRES – La crise économique a entrainé une explosion de colère populaire contre la « cupidité » insatiable des banquiers et leurs bonus « obscènes ». Plus largement, cette colère est l’expression d’une critique du growthmanship, qui traduit une croissance économique effrénée ou l’accumulation de richesse à n’importe quel prix, sans considération aucune pour les dommages que cela peut causer à notre environnement et à nos valeurs partagées.

    John Maynard Keynes s’est penché sur cette question en 1930 dans son essai intitulé « Possibilités économiques pour nos petits enfants. » Keynes prédisait alors qu’un siècle plus tard, soit en 2030, la croissance des pays développés s’arrêterait effectivement car les individus en « auraient assez » de mener « une vie agréable ». La semaine de travail ne serait plus que de trois jours, soit 15 heures hebdomadaires. Les êtres humains seraient un peu comme des « fleurs des champs, qui ne travaillent pas ni ne virevoltent. »

    Keynes avançait l’hypothèse suivante : moyennant une augmentation annuelle du capital de 2%, une augmentation de la productivité de 1%  et une démographie stable, le niveau de vie serait multiplié par 8 en moyenne. Ceci nous donne une idée de ce que Keynes considérait comme « satisfaisant. » Le PIB par habitant en Grande Bretagne à la fin des années 1920 (avant le crash de 29) était approximativement de £5 200 ($8700) en valeur actualisée. De même, il estimait qu’un PIB par habitant d’approximativement £40 000 ($66 000) serait « suffisant » pour que les êtres humains consacrent leur temps à des activités plus agréables.

    Il est difficile de dire pourquoi Keynes estimait que cette échelle de croissance du revenu national britannique moyen par habitant serait « suffisant ». Il devait baser son analyse des niveaux de suffisance sur le niveau de vie moyen d’un bourgeois rentier de l’époque, lequel était 10 fois celui du travailleur moyen.

    Il semble que le monde développé se soit rapproché de cet objectif envisagé par Keynes 80 ans plus tôt. En 2007, c’est-à-dire avant le dernier crash boursier, les chiffres américains du PIB par habitant étaient de $47 000, et de $46 000 en Grande Bretagne, selon le FMI. En d’autres termes, le niveau de vie moyen a été multiplié par 5 en Grande Bretagne depuis 1930 – et ce en dépit de deux facteurs que Keynes avait spécifiquement intégré dans son hypothèse mais que l’histoire a démenti : « pas de grande guerre » et « pas de croissance démographique » (la population a augmenté de 33% depuis 1930 en Grande Bretagne).

     Ces bons résultats sont dus à une hausse de la productivité annuelle bien meilleure que celle envisagée par Keynes : 1,6% environ pour <st1:personname productid="la Grande Bretagne" w:st="on">la Grande Bretagne</st1:personname> et un peu plus pour les Etats-Unis. Des pays comme l’Allemagne et le Japon ont fait encore mieux, malgré les terribles effets dévastateurs de la guerre. Il est probable que l’«objectif» de Keynes de $66 000 sera effectivement atteint dans la plupart des pays occidentaux d’ici à 2030.

    Mais il est aussi fort probable que ces résultats ne mettront pas un terme à l’insatiable quête pour plus d’argent. Admettons, avec prudence, que nous en sommes aux deux-tiers du chemin vers l’objectif déterminé par Keynes. Nous aurions du donc constater une baisse des heures de travail elle aussi de deux tiers. Elles n’ont en fait été réduites que d’un tiers jusqu’aux années 80 et sont stables depuis.

    Il est donc très improbable que nous parvenions à des journées de travail de trois heures d’ici 2030. Tout comme il est peu probable que la croissance s’arrête, à moins que ce ne soit la nature qui s’en charge. Les êtres humains continueront de travailler pour des revenus toujours plus élevés.

    Keynes a minimisé les obstacles qui pourraient se trouver sur la voie de cet objectif. Il a admis qu’il y avait deux genres de besoins, absolus et relatifs, et que ces derniers pouvaient être insatiables. Mais il a sous-estimé le poids des besoins relatifs, surtout dans les sociétés qui s’enrichissent. Il a aussi sous-estimé le pouvoir de la publicité à créer de nouveaux besoins, et donc, à inciter les individus à travailler plus pour gagner plus afin de les satisfaire. Aussi longtemps que la consommation demeurera manifeste et compétitive, le travail se justifiera.

    Keynes n’a cependant pas totalement ignoré le caractère social du travail. « Il restera raisonnablement justifié pour les autres », écrit-il, «  même lorsqu’il aura cessé de l’être pour soi-même. » Les plus riches avaient un devoir d’aider les plus pauvres. Keynes ne pensait probablement pas au monde développé (dont la majeure partie commençait à peine à se développer en 1930). Mais les démarches consistant à réduire la pauvreté à l’échelle mondiale ont imposé un poids de travail supplémentaire sur les citoyens des pays riches, à la fois au travers des engagements pris pour aider les plus démunis, et surtout par la mondialisation qui entraine la précarité du travail, particulièrement pour les moins qualifiés, et les bas salaires.

    De plus,  Keynes ne s’est pas réellement attardé sur le problème de ce que feraient la plupart des individus lorsqu’ils n’auraient plus besoin de travailler. « C’est un vrai problème pour le citoyen ordinaire peu qualifié », écrit-il, « que de trouver à s’occuper, surtout lorsqu’il n’a plus de lien avec la terre, ou avec les traditions, ou avec les conventions rassurantes d’une économie traditionnelle. » Mais puisque la plupart des riches – « ceux qui ont un revenu indépendant mais n’ont plus de contacts, de devoirs ou de liens » n’ont  pas « réussi » à vivre « une existence agréable, » comment les pauvres le pourraient-ils ?

    Il me semble que Keynes parvient presque à trouver une réponse à la question de savoir pourquoi ce qui devrait être « suffisant » ne le sera effectivement pas. L’accumulation de richesse, sensée améliorer l’existence, devient une fin en soi car elle détruit trop de choses qui font que la vie vaut d’être vécue. Au delà d’un certain point, qu’une grande partie de la planète est loin d’avoir atteint, l’accumulation de richesse n’offre que des plaisirs substitutifs aux relations humaines qu’elle exige.

    L’un des principaux problèmes encore non résolu du monde développé est de trouver les moyens de raviver les « associations ou les devoirs ou les liens » si essentiels à l’épanouissement des individus, et si déterminant pour les milliards de personnes qui viennent juste d’accéder à l’échelle sociale. George Orwell l’a fort bien exprimé : “le progrès sous toute ses formes est envisagé comme un combat acharné vers un objectif que l’on espère, et pour lequel on prie qu’il ne sera jamais atteint. »

    Copyright: Project Syndicate, 2009.

    Robert Skidelsky, membre de <st1:personname productid="la Chambre" w:st="on">la Chambre</st1:personname> des Lords britannique, est professeur emeritus en économie politique à l’université de Warwick. Il a reçu de nombreux prix pour sa biographie de l’économiste John Maynard Keynes. Il est aussi membre du conseil d’administration de <st1:personname productid="la Moscow School" w:st="on">la Moscow School</st1:personname> of Political Studies.


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