• Au Zimbabwe, l'aide alimentaire distribue nourriture et dollars

    Au Zimbabwe, l'aide alimentaire distribue nourriture et dollars


    Nyanga (Zimbabwe) Envoyé spécial

    REPORTAGE

    " Voici donc 8 dollars . " Devant les yeux grands ouverts d'une mère de famille, une jeune femme assise derrière un petit bureau en bois et vêtue d'un gilet jaune fluorescent de l'ONG Concern Worldwide vient de recompter un par un, à haute voix, les billets verts contenus dans l'enveloppe. Quatre dollars, soit 3 euros, pour le mois, pour chacun de ses deux enfants, il n'y a pas d'erreur. " Je vais pouvoir aller acheter des céréales ", annonce Junior Zanda en shona, l'une des langues locales du Zimbabwe, l'un des pays les plus pauvres du monde. " D'habitude, je gagne un peu d'argent en vendant du maïs et du sorgho que je fais pousser chez moi, mais cette année, la sécheresse a tout détruit. "

    Ce vendredi 12 février, ils sont quelques centaines de Zimbabwéens à patienter en file indienne dans la cour de l'école du village de Sanhani, situé dans la région rurale de Nyanga, à près de cinq heures de route, à l'est de Harare, la capitale. Un gilet pare-balles sur le dos, un garde armé surveille la distribution. Une fois la somme remise, chaque bénéficiaire fait de nouveau la queue quelques dizaines de mètres plus loin pour recevoir, cette fois-ci, de la nourriture d'un montant équivalent. Certains ont apporté une brouette dans laquelle ils déposent les sacs de quelques kilos de blé boulgour ainsi que les bouteilles contenant de l'huile végétale.

    Dans cette commune, Concern Worldwide a instauré une aide mixte : argent et nourriture. Ailleurs dans la région, d'autres bénéficiaires reçoivent uniquement de l'argent. D'un coût total de 2,5 millions d'euros, cette opération pilote est la première d'une telle ampleur dans ce pays d'Afrique australe. Sur les 1,6 million de personnes dépendant de l'aide alimentaire au Zimbabwe, près de 60 000 habitants sont concernés par cette initiative qui a débuté en novembre 2009 et qui doit s'achever en avril, après la récolte.

    " Après la distribution de nourriture et de coupons, le versement d'argent est un nouvel instrument dans notre boîte à outils pour que les plus démunis puissent accéder à l'autonomie alimentaire ", explique Félix Bamezon, directeur du Programme alimentaire mondial (PAM) au Zimbabwe, et partenaire de l'opération. " Le PAM encourage désormais son utilisation dans les zones du monde dans lesquelles la nourriture est disponible mais trop cher. " D'autres pays d'Afrique, tels que le Malawi et la Zambie, ont déjà fait récemment l'expérience de cette option jugée également plus économique.

    Depuis le début de l'année 2009, les rayons vides des magasins ne sont plus qu'un mauvais souvenir pour les Zimbabwéens. En l'espace de dix ans, l'ancien pays modèle de la région, dirigé par Robert Mugabe, avait plongé dans une crise économique et humanitaire sans précédent. En faisant du dollar américain la nouvelle monnaie de référence à la place du dollar zimbabwéen, devenu sans valeur, le nouveau gouvernement d'unité nationale, formé il y a un an, a relancé l'économie et garni les étals. Mais les billets verts demeurent encore inaccessibles pour une partie de la population, notamment à la campagne.

    " L'introduction de cash a permis à la fois de redonner aux habitants les moyens d'acheter de la nourriture, mais aussi de dynamiser l'économie locale ", liste Mark Harper, directeur de Concern Worldwide au Zimbabwe. Depuis décembre 2009, des petits commerces installés dans les villages concernés par le projet ouvriraient désormais de façon permanente au lieu d'ouvrir seulement certaines saisons. Sur les 6,50 dollars distribués par personne en novembre, 80 % de l'argent a été utilisé pour acheter des denrées alimentaires, selon une étude réalisée par l'ONG. Mais contrairement à la distribution de nourriture qui impose un choix limité, les bénéficiaires peuvent désormais davantage varier leurs menus avec des légumes et des fruits, par exemple.

    Son foulard orange et rouge autour du cou, Mary Nyamuremba préférerait toutefois ne recevoir que de la nourriture. " Quand on nous verse l'argent, les marchands en profitent pour augmenter les prix le lendemain ", maugrée-t-elle. Certains bénéficiaires ont décidé de se rendre ensemble à l'épicerie du coin pour négocier des prix de gros. D'après Concern, la variation des prix n'est que marginale. L'autre critique habituelle à l'encontre des programmes de versement d'argent concerne la mauvaise utilisation des fonds. " Il arrive que le mari pioche dans l'enveloppe pour aller acheter de la bière ou des cigarettes, mais cela ne concerne que quelques cas ", assure Jonathan Mrewa du PAM. Pour prévenir ce risque, Concern cherche à remettre les billets verts aux femmes, réputées plus soucieuses de l'intérêt du foyer.

    Les ONG installées dans le pays observent cette initiative avec intérêt. A partir de mars et jusqu'au milieu de l'année 2011, l'ONG britannique Oxfam, en collaboration avec d'autres associations, va également distribuer de l'argent, mais cette fois, dans la capitale, Harare. Chaque mois, 700 foyers défavorisés devraient recevoir entre 35 et 45 dollars chacun. " C'est aussi une façon de leur redonner un peu de dignité ", justifie Clément Mhlanga d'Oxfam.

    A Harare, dans les bureaux d'une autre ONG européenne, on envisage aussi cette option pour les futures opérations d'urgence. " Il faut manier cet outil avec beaucoup de prudence ", tempère toutefois l'un des responsables : " Tout dépend du contexte économique local. Dans certain pays, cela a très bien fonctionné, dans d'autres, cela a été un échec total. "

    Sébastien Hervieu


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :