• Avec le retour au calme, la BCE va devoir redéfinir ses missions et sa stratégie

    Avec le retour au calme, la BCE va devoir redéfinir ses missions et sa stratégie

    Pendant la crise, la Banque centrale européenne a délaissé son objectif de lutte contre l'inflation

    Comme chaque premier jeudi de chaque mois, le 5 août, à 14 h 30 précises, Jean-Claude Trichet s'assoira face aux journalistes à l'issue de la réunion du conseil des gouverneurs. Et comme toujours, les marchés scruteront de près les propos du patron de la Banque centrale européenne (BCE). Non pas tant ses annonces concernant une lointaine et hypothétique hausse des taux. Mais bien davantage : ses commentaires sur les résultats des tests de résistance des banques européennes (les " stress tests ") dont il a encouragé la publication ; son évaluation de l'état du système financier ; ses appels à poursuivre les efforts de consolidation budgétaire...

    Ainsi va la BCE. Une institution à l'origine dédiée à la " stabilité des prix ", mais présente sur tous les fronts dans la gestion des crises financière, économique et budgétaire. Elle a considérablement élargi le spectre de ses missions ces derniers mois, jusqu'à prendre des décisions extrêmes comme le rachat de dette publique des pays les plus fragiles de la zone euro.

    A l'heure où l'économie européenne semble avoir retrouvé des eaux plus calmes, les observateurs s'interrogent : la mutation de la BCE est-elle irréversible ? Doit-elle redéfinir ses priorités ? Changer de stratégie ?

    " La crise de la zone euro a permis une innovation majeure, résume Thomas Piketty, professeur à l'Ecole d'économie de Paris. La BCE s'est mise à assumer son rôle de prêteur en dernier ressort. " Non plus seulement pour les banques, mais aussi pour les Etats. Une vraie rupture de dogme compte tenu de la clause de non-renflouement d'un Etat en difficulté, inscrite dans les traités européens.

    La Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque d'Angleterre (BoE) avaient sauté le pas depuis longtemps déjà. La BCE, elle, ne s'est résolue début mai à " monétiser " la dette que dos au mur et contre l'avis de l'un de ses membres, Axel Weber, patron de l'éminente Bundesbank allemande. Depuis, Jean-Claude Trichet n'a jamais fait mystère de son désir d'un retour à la normale le plus rapidement possible.

    Dont acte : l'institution a annoncé lundi 2 août qu'elle avait déboursé 81 millions d'euros en dette publique la semaine dernière, alors que ces achats se comptaient en milliards hebdomadaires début juillet. Au total, elle a acheté 60,5 milliards d'euros d'obligations depuis le lancement de son programme. " Manifestement, elle est plutôt très pressée de revenir au statu quo ", note Bruno Cavalier, chef économiste chez Oddo.

    Pourtant, jugent les économistes, la BCE a créé un précédent. Il lui faudra maintenant vivre avec. " Elle n'a pas fini de manger son chapeau ", prédit Sylvain Broyer, chez Natixis. La conjoncture européenne semble aujourd'hui plus robuste et les marchés se détendent. Mais qu'en sera-t-il dans deux ans si les gouvernements échouent à appliquer à la lettre leurs plans de rigueur ? Si les niveaux de dette dérapent et que les investisseurs s'affolent à nouveau ? " Elle pourra difficilement refuser de refaire ce qu'elle a déjà fait ", estime M. Broyer.

    La plupart des analystes décrivent une BCE schizophrène au discours formaté mais pragmatique dans les actes quand les nécessités l'imposent. L'institution de Francfort peine à s'émanciper pleinement de la tutelle " morale " d'une Bundesbank obnubilée par la lutte contre l'inflation. " Pourtant, soyons clairs : le risque auquel il faudra faire face dans les prochaines années, ce n'est pas l'inflation, mais une stagnation économique prolongée ", rétorque Thomas Piketty.

    La Banque centrale doit aujourd'hui faire un choix. Ses dix premières années, plutôt calmes, ont été marquées par une stricte orthodoxie monétaire destinée à contrôler la hausse des prix. La crise l'a ensuite poussée à adopter des politiques non conventionnelles et expansionnistes.

    " Elle doit maintenant entrer dans la troisième phase de son existence ", juge Natacha Valla, chef économiste chez Goldman Sachs. Mme Valla identifie un " enjeu majeur " : " Ne pas tomber dans une ornière dangereuse en revenant trop rapidement à une orthodoxie sans imagination. "

    Le défi est considérable, car la BCE doit aussi commencer à penser tout doucement au retrait de certains dispositifs anticrise. Les turbulences grecques ont brutalement interrompu ce processus de normalisation, notamment pour l'octroi illimité de liquidités aux banques. Certains pensent qu'il est maintenant temps pour elle de se remettre en marche vers la sortie, sous peine d'encourager la formation de nouvelles bulles.

    Marie de Vergès


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