• Bâle a accouché d'une souris

    Pour que les banques gèrent leurs risques, ce n'est pas à 7 % qu'il faudrait porter l'exigence de capitaux propres, mais à 20 % ou 30 %

    Bâle a accouché d'une souris

    L'éclairagePour que les banques gèrent leurs risques, ce n'est pas à 7 % qu'il faudrait porter l'exigence de capitaux propres, mais à 20 % ou 30 %

    Pour marquer le deuxième anniversaire de la chute de Lehman Brothers, le Comité de Bâle n'a su accoucher laborieusement que d'une souris, le dimanche 12 septembre. Bien entendu, l'industrie bancaire prétendra que cette souris est un tigre prêt à dévorer l'économie mondiale. Ignorons ces prétentions dans lesquelles cette industrie bichonnée est passée maître. En réalité, supprimer les dispositifs incitant à un comportement imprudent ne coûte rien à la société ; seuls leurs bénéficiaires en pâtissent, et ceux-ci ne doivent pas être confondus avec celle-là. Le monde a besoin d'une industrie bancaire plus petite et plus sûre.

    Mais le gros défaut des nouvelles règles est qu'elles ne parviendront pas à atteindre cet objectif. " Les régulateurs du système bancaire mondial (...) ont scellé un accord en vue de (...) tripler le montant des réserves de capitaux que les banques du monde doivent détenir pour se garantir contre les pertes ", annonce le Financial Times. Cela donne en effet une impression de fermeté, jusqu'à ce que l'on réalise que le fait de tripler presque rien ne change pas grand-chose au résultat...

    Les nouvelles dispositions prévoient un ratio de capital pondéré en fonction des risques de 4,5 %, soit plus du double du taux actuel de 2 %, plus un nouvel amortisseur de 2,5 %. Les banques dont les capitaux tomberaient à l'intérieur de cette zone tampon se verront imposer des restrictions sur le paiement des dividendes et des bonus. La nouvelle réglementation fixe donc un montant effectif de 7 %. Mais ces nouvelles normes ne seront mises complètement en oeuvre qu'en 2019, date à laquelle le monde aura sans doute déjà subi une ou deux nouvelles crises financières !

    Comme le montrent les précédents historiques, ce ratio de capitaux propres est bien au-dessous des niveaux que les marchés imposeraient si les investisseurs ne continuaient pas à attendre des gouvernements qu'ils viennent au secours des créanciers en cas de crise. Il ne faudrait pas un très grand désastre pour amener de telles entités endettées suffisamment près de l'insolvabilité pour déclencher la panique parmi les créanciers non assurés.

    Un certain nombre d'analystes ont passé l'impact possible de la régulation au crible de modèles économiques standards. La Banque des règlements internationaux et le Conseil de stabilité financière, en particulier, ont conclu qu'" une augmentation d'un point de pourcentage dans le ratio cible des actions ordinaires tangibles par rapport aux actifs pondérés en fonction des risques devrait conduire, au bout de quatre ans et demi, à une baisse du niveau du produit intérieur brut d'un maximum d'environ 0,19 % par rapport à la base de référence ".

    Surprise : les représentants de l'industrie bancaire présentent des estimations qui sont près de huit fois supérieures. Le rapport officiel leur rétorque que " les estimations de l'industrie partent de l'hypothèse qu'en l'absence de tout renforcement de la réglementation les banques préféreront accroître leur endettement dans les années à venir pour retrouver les niveaux qui prévalaient juste avant la crise. Le retour sur capital exigé par les établissements financiers augmentera à mesure que le filet de sécurité gouvernemental s'amenuisera. Enfin, le lien entre croissance du crédit agrégé et croissance du PIB réel correspond globalement à la moyenne observée pendant la période de croissance de l'endettement maximal qui a précédé la crise ".

    En réalité, il est impossible d'évaluer le coût de la régulation sans admettre quelques faits. Tout d'abord, l'économie et le système financier viennent tout juste de se rétablir après avoir frôlé la mort clinique. Il faut aussi prendre en compte dans les coûts de la crise plusieurs millions de chômeurs et des milliers de milliards de dollars de perte de production. Ensuite, les gouvernements ont sauvé le système financier en socialisant ses risques. Enfin, l'industrie financière est la seule à jouir d'un accès illimité au porte-monnaie public, ce qui en fait, de loin, la plus subventionnée au monde.

    Pour évaluer les coûts supposés de l'augmentation des exigences de fonds propres et de liquidités, il faut revenir à des principes fondamentaux. En premier lieu, comme l'a montré un article signé par Anat R. Admati (Stanford), il n'est pas vrai que les capitaux propres soient coûteux lorsque, comme on devrait le faire, on prend en compte le fait qu'une augmentation des fonds propres réduit le risque vis-à-vis des créanciers et des contribuables. Moins de capitaux signifie des retours plus élevés, mais aussi des risques plus grands.

    Deuxièmement, étant donné que les créanciers supportent le coût des défaillances, plus de capitaux signifie une dette moins coûteuse. Ainsi, si les dettes n'étaient réellement plus subventionnées du tout, modifier le ratio des fonds propres par rapport à l'endettement ne devrait pas affecter le coût du financement du bilan.

    Troisièmement, dans la mesure où les contribuables supportent le poids du risque, plus de capitaux propres compense cette subvention implicite. La population en général n'a strictement aucun intérêt - elle a même un intérêt négatif - à subventionner la prise de risques par les banques en général. C'est pourquoi la subvention que le public assure en fournissant une assurance gratuite doit être compensée par l'imposition de plus fortes exigences de capitaux.

    Quatrièmement, le public a tout intérêt à l'imposition d'exigences de fonds propres plus fortes que n'importe quelle banque individuelle souhaiterait, dans son propre intérêt, assumer. Les banques créent des risques systémiques de manière endogène. Ce coût doit être internalisé par les décideurs. Un renforcement des capacités à affronter le risque est une des façons de le faire.

    Enfin, dans la mesure où le public souhaite qu'une prise de risques soit subventionnée - les prêts aux petites et moyennes entreprises, par exemple -, il devrait le faire directement. Subventionner le système bancaire dans son ensemble afin de le convaincre de faire ce qui ne représente qu'une petite partie de son activité est d'une inefficacité grotesque.

    La conclusion est que les capitaux propres exigés devraient être beaucoup plus élevés, disons aux environs de 20 % ou 30 %, sans la pondération en fonction du risque. Il serait alors possible de se passer des différentes formes de capital contingent qui, en cas de crise, sont beaucoup plus susceptibles d'exacerber la panique que de l'apaiser. C'est uniquement parce que nous nous sommes habitués à ces structures extraordinairement fragiles que cette demande paraît d'une audace excessive.

    Les régulateurs s'efforcent de rendre le système financier existant moins risqué. C'est mieux que rien. Mais cela ne débouchera pas sur un système sûr. Pendant au moins une génération, le monde ne peut se permettre de connaître une nouvelle crise de l'ampleur de celle que nous venons de traverser. A cet étalon, les mesures adoptées sont tout simplement insuffisantes. Cette souris ne rugira jamais assez fort.

    Par Martin Wolf

    Cette chronique de Martin Wolf,

    éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le " Financial Times ". © FT.

    (Traduit de l'anglais par Gilles Berton)


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