• Borlaug et les banquiers Joseph E. Stiglitz

    NEW YORK – Récemment, la mort de Norman Borlaug nous a donné à réfléchir sur les valeurs fondamentales et sur notre système économique. Borlaug a reçu le prix Nobel de la paix pour ses travaux de « révolution verte » qui ont sauvé des millions de personnes de la famine et modifié le paysage économique mondial.

    Avant Borlaug, la menace d’un cauchemar malthusien planait sur le monde : la croissance des populations dans le monde en développement et l'insuffisance de denrées alimentaires. Pensez au traumatisme qu'aurait pu subir un pays comme l’Inde si sa population d'un demi milliard de personnes était restée au même niveau de faibles ressources alimentaires alors même qu'elle doublait. Avant la révolution verte, l'économiste nobélisé Gunnar Myrdal prédisait un avenir sombre à une Asie embourbée dans la pauvreté. Au lieu de cela, l’Asie est devenue une grande puissance économique.

    De la même manière, la nouvelle détermination encourageante de l'Afrique à lutter contre la famine devait servir de testament vivant à Borlaug. Le fait que la révolution verte ne soit jamais parvenue jusqu'au continent le plus pauvre du monde, où la productivité agricole représente juste un tiers du niveau atteint en Asie, montre qu'il y a encore une grande marge d'amélioration.

    Bien entendu, la révolution verte pourrait n'être qu'un court répit. La montée en flèche du prix des denrées avant la crise financière était un avertissement, tout comme le ralentissement du taux de croissance de la productivité agricole. Par exemple, en Inde, l’économie dynamique est passée devant le secteur agricole, dont les jours son comptés puisque que les nappes phréatiques vitales à la plupart du pays se tarissent précipitamment.

    Le décès de Borlaug à 95 ans nous rappelle également à quel point notre système de valeurs est aujourd'hui faussé. A quatre heures du matin, quand Borlaug apprit qu’il allait être récompensé, il était déjà en train de trimer dans les champs mexicains, poursuivant sa quête infinie d'accroissement de la productivité agricole. Il n’oeuvrait pas pour obtenir une énorme compensation financière mais par conviction et par passion pour son travail.

    Quel contraste entre Borlaug et les sorciers de la finance de Wall Street qui ont conduit le monde au bord de la faillite ! D’après ces derniers, de fortes compensations étaient indispensables à leur motivation. Sans aucune autre limite, les structures d'encouragement qu'ils adoptaient les motivaient réellement – non pas à inventer de nouveaux produits pour améliorer la vie des populations ni pour les aider à gérer les risques qu’elles encourent, mais à mettre l'économie mondiale en péril à cause d’un comportement avide et peu perspicace. Leurs innovations se sont concentrées sur une comptabilité rusée et sur des réglementations financières conçues pour garantir la transparence, l'efficience et la stabilité, et pour empêcher que les personnes les moins informées se fassent exploiter.

    Ce contraste contient un autre élément plus profond : nos sociétés tolèrent les inégalités parce qu'elles les jugent utiles sur le plan social. C’est le prix à payer pour les motivations qui poussent à agir d'une manière prônant le bien-être de la société. Selon la théorie économique néoclassique qui a prévalu en Occident durant un siècle, chaque compensation que reçoit l'individu reflète la contribution sociale marginale de celui-ci, la valeur qu'il ajoute à la société. En faisant bien, dit-on, que les gens font le bien.

    Mais Borlaug et nos banquiers réfutent cette théorie. Si la théorie néoclassique était juste, Borlaug aurait compté parmi les hommes les plus riches au monde et nos banquiers iraient à la soupe populaire.

    Il y a certes un brin de vérité dans la théorie néoclassique ; si ce n'était pas le cas, elle n'aurait pas survécu aussi longtemps (même s’il n’est pas rare que les mauvaises idées survivent remarquablement en économie). Pour autant, les économies simplistes des XVIIIe et XIXe siècles, quand se précisaient les théories néoclassiques, sont en parfaite inadéquation avec les économies du XXIe siècle. Dans les grandes entreprises, il est souvent difficile de définir la contribution de chaque individu. Ces entreprises sont touchées par des problèmes « d’agent » : les décideurs (PDG) sont censés agir au nom de leurs actionnaires mais disposent d’un pouvoir de décision considérable pour mettre en avant leurs propres intérêts – ce qu'ils font souvent.

    Les banquiers ont pu décrocher des centaines de millions de dollars et tout le reste de la société – actionnaires, obligataires, contribuables, propriétaires fonciers, travailleurs – a souffert. Leurs investisseurs sont trop souvent des fonds de pension eux aussi confrontés à un problème d’agent parce que leurs cadres prennent les décisions au nom d'autrui. Dans un tel monde, les intérêts privés et sociaux divergents souvent, comme on l'a vu radicalement durant la crise.

    Qui peut croire que les banquiers américains sont soudainement devenus si productifs, par rapport à tous les autres membres de la société, qu’ils méritent les fortes hausses de compensations dont ils ont bénéficié ces dernières années ? Qui peut confirmer que les PDG américains sont beaucoup plus productifs que ceux des autres pays, où les compensations sont plus modestes ?

    Pis encore, les stock-options sont devenues une forme privilégiée de compensation aux Etats-Unis, d'une valeur souvent plus élevée que le salaire de base des cadres. Elles récompensent généreusement les cadres même quand leurs actions augmentent sous l’effet d'une bulle de prix – et même quand les actions comparables d'autres sociétés obtiennent de meilleurs rendements. Il n'est pas surprenant que les stock-options stimulent fortement les comportements peu perspicaces et excessivement risqués ainsi que la « comptabilité créative » que les cadres, dans toute l’économie, ont perfectionné par des magouilles hors bilan.

    Les motivations faussées ont déformé notre économie et notre société. Nous avons confondu les moyens avec la fin. Le secteur financier a enflé au point de représenter plus de 40 % des bénéfices des entreprises aux États-Unis.

    Toutefois, les conséquences les plus graves portent sur notre capital humain, notre ressource la plus précieuse. La compensation ridiculement généreuse dans le secteur financier a poussé certains de nos meilleurs esprits à se tourner vers le secteur bancaire. Qui sait combien de Borlaug ont été appâtés par les richesses de Wall Street et de <st1:personname productid="la City" w:st="on">la City</st1:personname> ? Le fait d’en perdre ne serait-ce qu’un seul a rendu notre monde incommensurablement plus pauvre.

    Joseph E. Stiglitz, professeur d’économie à l’université de Columbia et lauréat du prix Nobel d’économie <st1:metricconverter productid="2001 a" w:st="on">2001 a</st1:metricconverter> présidé <st1:personname productid="la Commission" w:st="on">la Commission</st1:personname> sur <st1:personname productid="la Mesure" w:st="on">la Mesure</st1:personname> de <st1:personname productid="la Performance" w:st="on">la Performance</st1:personname> Économique et du Progrès Social.

    Copyright: Project Syndicate, 2009.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Magali Adams


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