• C'est à Pékin qu'il faut aller manifester

    C'est à Pékin qu'il faut aller manifester

     

    Le moral des ménages a encore baissé en mai en France, nous a annoncé l'Insee. C'est le contraire qui aurait été étonnant. Les Français qui n'ont pas de job ont compris qu'ils n'en (re)trouveront pas un de sitôt. Et ceux qui ont la chance d'en avoir un savent qu'ils vont devoir travailler plus longtemps en payant plus d'impôts pour rembourser les 1 500 milliards d'euros de dette publique. Ils devinent également que la couverture sociale aura nettement rétréci après le grand lavage programmé de l'Etat-providence. Quant aux projets de beau voyage au bout du monde pour oublier cette triste réalité, ils s'envolent au fur et à mesure que l'euro plonge. Cela fait beaucoup.

    D'autant que tout le monde a compris qu'un éventuel changement de majorité politique, en 2012, n'y changera pas grand-chose. La poursuite de la rigueur budgétaire dans un contexte de croissance molle, c'est ce qui attend le futur - heureux ? - locataire de l'Elysée. On se demande d'ailleurs bien pourquoi les dirigeants du PS semblent prêts à s'écharper pour conquérir un pouvoir dont l'exercice relèvera davantage du sadomasochisme que de " l'offensive de civilisation ".

    Bien sûr, les Français peuvent toujours se dire que l'avenir s'annonce plus sombre encore pour les Grecs, les Espagnols, les Italiens, les Portugais ou encore les Irlandais, mais c'est une consolation bien maigre.

    C'est toute la zone euro, donc, qui n'a plus le moral, rattrapée par une réalité qu'elle refusait, depuis des années, d'affronter et même de voir. Grand corps malade d'une monnaie commune censée rapprocher les nations mais qui les éloigne, de finances publiques à la dérive et d'une croissance qui n'a plus de croissance que le nom. L'OCDE lui prédit une progression de son PIB de 1,2 % en 2010. Autrement dit, rien. Trop de dette pour avoir de la croissance et pas assez de croissance pour réduire la dette. On n'en sort pas.

    Il y a d'autant plus de raisons d'être déprimé que partout ailleurs, cela va mieux. C'est bien sûr difficile à concevoir dans une France persuadée que l'économie mondiale est sur le point d'imploser, c'est encore plus difficile à faire accepter par ceux qui expliquent, avec jubilation, que le système " mondialo-libéralo-capitalistico, etc. " est mort. Mais la machine s'est remise en marche et tourne à plein régime. A peu près partout ailleurs qu'en Europe, on consomme, on investit, on achète, on construit, on commerce, on embauche, on échange, on transporte, on produit.

    Les Etats-Unis, un peu par l'opération du Saint-Esprit, il faut bien l'avouer, redécollent (3,2 % de hausse du PIB prévu cette année), et recréent des emplois aussi vite qu'ils en avaient détruits. Même le Japon va mieux - c'est dire ! Une croissance de 4,9 % au premier trimestre en rythme annuel et un excédent commercial en avril quinze fois plus élevé qu'il y a un an, grâce à ses échanges vers la Chine, qui ne fait pas qu'exporter. Mais qui importe aussi, beaucoup, surtout des autres pays d'Asie - 72 milliards de dollars en mars 2010 contre seulement 14 milliards en provenance de l'Union européenne.

    Car, pendant que l'Europe cherche à protéger son passé en faisant grève, les pays émergents, petits et grands, construisent leur avenir en travaillant. Et dépensent l'argent de leurs excédents pour s'équiper en infrastructures : 300 milliards de dollars en Chine pour le réseau ferroviaire entre 2009 et 2011, 1 000 milliards de dollars en 2014 pour les technologies de l'information en Chine, en Inde et au Brésil.

    Pendant que l'Europe doit s'apprêter à lutter contre les risques de déflation, les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) doivent composer avec les menaces de surchauffe. Le monde est en train de basculer. Mais les Français n'ont toujours pas fait leur révolution copernicienne et continuent à penser, par un eurocentrisme désuet, que l'économie mondiale tourne autour du Vieux Continent. Et que la planète tout entière admire son modèle.

    Selon une étude d'Euler Hermes, les pays émergents ont représenté, en 2009, 52 % de la production mondiale, contre 48 % pour les pays avancés. Enfin, avancés, il faut se dépêcher de le dire. Selon les dernières extrapolations des économistes de Goldman Sachs, en 2020, c'est-à-dire demain, le Brésil, la Russie et l'Inde auront dépassé le Royaume-Uni et talonneront l'Allemagne. Dans dix ans, les avancés européens d'aujourd'hui risquent fort d'être devenus des attardés.

    Qu'on se rassure toutefois. L'Europe n'a pas encore perdu tout pouvoir. Elle en garde un, de taille, celui de nuire. D'abord une éventuelle rechute de la zone euro dans la récession, avec stagnation de ses importations, coûterait 0,75 % de croissance annuelle à l'économie mondiale, selon les économistes de Natixis. Pas catastrophique, mais pas entièrement négligeable non plus.

    Surtout, l'Europe conserve aujourd'hui le pouvoir de déclencher une nouvelle crise financière d'envergure, à la hauteur de sa montagne d'emprunts d'Etat, elle reste capable de casser la belle reprise de l'économie réelle en faisant défaut sur sa dette et en ruinant ses créanciers asiatiques.

    Même si elle a été démentie - mais elle ne pouvait pas ne pas l'être -, l'information selon laquelle la banque centrale de Chine songerait à se délester d'une partie des quelques centaines de milliard d'euros d'emprunts d'Etat de la zone euro qu'elle détient, témoigne du degré d'inquiétude et d'exaspération de Pékin à l'égard de l'immobilisme européen.

    Ce n'est pas tant que les Chinois, dont le niveau de vie est quinze fois inférieur, en aient assez de financer les acquis sociaux de citoyens européens vivant au-dessus de leurs moyens. C'est surtout qu'ils se disent que ce système agonise et qu'il est proche de l'insolvabilité. Et qu'ils ne sont plus sûrs de récupérer un jour l'argent qu'ils ont prêté. Ce n'est pas à Paris que les opposants à la réforme des retraites auraient dû défiler. Mais à Pékin, pour réclamer l'indulgence de nos créanciers. Bonne manif.

    Pierre-Antoine Delhommais


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