• C'est le tour de l'Espagne

    C'est le tour de l'Espagne

                De 1998, dernière année avant l'euro, à 2008, les salaires ont augmenté de 50 % en Espagne. Dans le même temps, ils ne se sont accrus que de 25 % en Allemagne. Cela n'aurait rien eu d'inquiétant si cet écart de salaires nominaux avait rémunéré un différentiel de productivité : rien n'oblige les membres d'une union monétaire à marcher du même pas. Mais c'est le contraire qui s'est produit. En Espagne, où la croissance a été tirée par la construction et les services traditionnels, la productivité a moins augmenté qu'en Allemagne (7 % contre 15 %), où l'industrie s'est complètement restructurée. Résultat : en dix ans, 30 points d'écart de compétitivité. Même si l'on tient compte du fait que l'Allemagne était entrée dans l'euro avec une monnaie surévaluée, il va falloir, au cours des années qui viennent, résorber la plus grande part de cet écart. Comment ?

    La première méthode à la disposition de l'Espagne, la désinflation compétitive, a été pratiquée par la France dans les années 1980 et par l'Allemagne à partir de 2000. Elle consiste à grignoter un par un les points de compétitivité en s'imposant la rigueur salariale. Le problème est que cette méthode est désespérément lente, et ce d'autant plus que l'inflation et la tendance de la productivité sont faibles.

    La deuxième méthode est la déflation. Avec elle, il ne s'agit plus de modérer les salaires et les prix, mais de les abaisser d'un coup. Sur le papier, elle est séduisante : à supposer qu'un gouvernement obtienne une baisse simultanée de 10 % de tous les prix et salaires, la perte de pouvoir d'achat ne proviendrait que du renchérissement des produits importés. Celle-ci serait limitée à 2,5 % dans le cas espagnol, où les importations pèsent un quart du produit intérieur brut (PIB). Le problème est qu'une telle méthode n'est envisageable que dans de petites économies ouvertes, comme l'Irlande ou l'Estonie, où la cohésion est forte et où l'enjeu de compétitivité est évident. Mais elle est quasiment impraticable dans une économie de grande taille, complexe et marquée par des conflits de répartition. En France, la déflation Laval des années 1930 s'est soldée par un échec économique et une déroute politique.

    A défaut de déflation pure et simple, on peut chercher à obtenir le même résultat par des voies détournées. C'est la troisième méthode. L'économiste américain Martin Feldstein a proposé (pour la Grèce) une sortie de l'euro suivie d'une rentrée à un taux de change dévalué. Mais cela ferait bientôt de la monnaie unique une coquille vide.

    Il a été suggéré d'introduire des monnaies parallèles : si l'on pouvait temporairement libeller les contrats en une autre monnaie interne, et la déprécier par rapport à l'euro, le tour serait joué. Mais l'expérience argentine n'a pas été concluante. Enfin, il est possible d'augmenter la TVA et de baisser les cotisations sociales, ce qui revient à une dévaluation. Mais la marge d'accroissement de la TVA est limitée.

    Dernière solution, sortir de la zone euro. Mais tous les contrats, notamment les obligations de la dette publique, sont libellés en euros. Avant même d'être arrivé à ses fins, un gouvernement qui annoncerait cette intention provoquerait une crise financière car chacun s'interrogerait sur les conséquences d'une telle décision sur la solvabilité de ses contreparties.

    Alors ? Il faut en revenir à la patiente et douloureuse reconquête de la compétitivité. Pour y parvenir, il faudra beaucoup d'endurance à la société espagnole. La responsabilité de l'Union européenne est de lui faciliter la tâche, d'autant qu'elle n'est pas seule dans son cas. Cela implique que la Banque centrale européenne (BCE) se fixe un objectif de remontée rapide du taux d'inflation à 2 %, le fasse savoir et s'en donne les moyens. Les risques d'une inflation trop faible sont aujourd'hui plus menaçants que ceux d'une inflation trop forte. Cela implique aussi que les partenaires sociaux allemands comprennent qu'en négociant un gel des salaires, comme vient de le faire la métallurgie, ils risquent de rendre l'équation espagnole sans solution. Ce n'est pas dans l'intérêt de l'Allemagne. Ni économiquement ni politiquement.

    - Précision : dans ma dernière chronique, j'ai écrit que, depuis la mise en place de l'euro, l'écart moyen entre le déficit grec annoncé et le déficit réel avait été de 3,3 % du PIB. Erreur : il a été de 2,2 %. -

    Jean Pisani-Ferry

    est économiste et directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe.


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