• Cavaliers de l'Apocalypse

    Cavaliers de l'Apocalypse

                L'Amérique s'est offert la semaine dernière un de ces petits plaisirs qui réchauffent le coeur : humilier sans risque ses banquiers ; à commencer par le plus célèbre, Lloyd Blankfein, PDG de Goldman Sachs. Jeudi, la presse s'est acharnée. Des photos l'ont montré, main et doigt levés, comme un écolier demandant avec déférence au maître le droit de s'exprimer. Ou, plus cruel : mâchoires serrées, les yeux hagards. Comme si, cette fois, le petit garçon se faisait vertement morigéner.

    Le patron de GS avait comparu la veille devant la commission d'enquête sur la crise financière - sigle américain : la FCIC - créée par le Congrès pour élucider le niveau de responsabilité des financiers et de leurs contrôleurs publics dans la débâcle. Composée de dix spécialistes reconnus de la finance, son président, Phil Angelides - celui à qui M. Blankfein devait demander l'autorisation de parler - est un ancien trésorier démocrate de l'Etat de Californie. La FCIC est supposée auditionner tous ceux qui ont joué un rôle dans l'effondrement financier : banquiers, dirigeants d'organismes de crédit, assureurs, responsables du Trésor, directeurs d'agences gouvernementales. Elle remettra un rapport d'ici au 10 décembre, incluant ses recommandations pour éviter qu'une telle déflagration se reproduise.

    " Les quatre cavaliers de l'Apocalypse ", ainsi le New York Times a-t-il qualifié les premiers grands témoins qu'elle a auditionnés : M. Blankfein et ses homologues des trois autres plus grandes banques, James Dimon, de JP Morgan Chase, John Mack, de Morgan Stanley, et Brian Moynihan, tout nouveau PDG de Bank of America. Ceux de Citigroup et de l'assureur AIG, des refinanceurs du crédit Fannie Mae et Freddie Mac, toutes les institutions à avoir bénéficié des mannes publiques les plus volumineuses suivront. Les banquiers ont joué une partition éprouvée : à peine responsables et certainement pas coupables.

    Des excuses ? A qui ? De quoi ? M. Dimon résuma leur philosophie : " Dans les affaires, même si vous faites tout comme il faut, vous commettrez des erreurs... " M. Blankfein invoqua le destin. Il compara certains aspects de la crise aux catastrophes naturelles, abandonnées aux voies d'un Seigneur plus impénétrables que jamais. M. Angelides lui suggéra de changer de défense : " Nous exempterons les actes commis par Dieu. Mais ceux débattus ici l'ont été par des hommes et des femmes. "

    Goldman et d'autres (dont la Société générale) sont soupçonnés d'avoir poussé leurs clients à acquérir des produits financiers pourris alors qu'eux-mêmes s'en débarrassaient. M. Blankfein a admis une éventuelle attitude " déplacée "  et dit " regretter les conséquences pour les gens qui ont perdu de l'argent ". Mais les acquéreurs étaient pour la plupart " de grands investisseurs professionnels "  très au fait des marchés, a-t-il poursuivi. Wall Street, les banquiers et leurs clients ne forment-ils pas un marché libre d'adultes majeurs, vaccinés et consentants ? Tant qu'il y a des acheteurs, à quel titre les banquiers devraient-ils refuser de vendre ?

    Ainsi, a rétorqué M. Angelides, " c'est comme dans Le Meurtre de l'Orient-Express, tout le monde y a participé ". Et de rappeler que ces " grands investisseurs "  étaient souvent des fonds de pension gérant les retraites des enseignants ou des policiers américains. Il a comparé M. Blankfein et ses pairs à des concessionnaires automobiles qui auraient sciemment vendu des véhicules aux freins endommagés tout en contractant au même moment une assurance sur leurs conducteurs.

    Dès lors, les quatre ont répondu aux questions avec pour hantise d'éviter les écueils. Par principe, ils n'ont rien contre un durcissement des régulations financières pour juguler les dangers systémiques, répètent-ils. Malheureusement, aucune des mesures proposées à ce jour ne leur convient... Si vraiment les banquiers soutiennent une régulation renforcée, " ils devraient en informer leurs lobbyistes à Washington, car ceux-ci font tout pour l'empêcher ", nota John Taylor, président de la NCRC (National Community Reinvestment Coalition), une association qui représente 600 ONG d'action sociale et qui a dénoncé les " prêts prohibitifs "  immobiliers et les dangers de leur titrisation des années avant que la bulle n'éclate.

    Que va-t-il advenir de cette commission ? Certains sont dubitatifs. Ex-avocat d'affaires reconverti dans l'art, Speed Carroll juge qu'" il y a encore tout à découvrir sur les origines de la crise ". Mais il doute que cette commission bénéficie des informations utiles pour " aller au fond. Pourtant, ajoute-t-il, Angelides est un type sérieux ". D'autres sont las d'avance.

    Constatant que, dès la seconde journée, les auditions de la FCIC ont été reléguées au bas des pages économiques des quotidiens, la Brookings Institution, important groupe de réflexion de Washington, se demande s'il " reste encore quelqu'un pour s'intéresser " à ses travaux ? Pour la plupart, le premier jour ne fut qu'un show médiatique destiné à persuader une opinion publique de moins en moins encline à le croire que l'administration Obama mènera la guerre aux banques.

    Car M. Obama voit remonter le poids d'un Parti républicain qui s'oppose à tout projet de régulation dans une alliance qu'il assume avec les grands lobbies - celui des assurances privées, ceux des banquiers et autres professions connexes, ceux des pétroliers-gaziers et du charbon. Mais ce parti parvient à convaincre l'opinion que c'est l'administration Obama qui, bien plus que lui, symbolise les intérêts de Wall Street. Trop fort !

    Sylvain Cypel


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