• « Certains banquiers, outre-Atlantique notamment, restent enfermés dans leur bulle »

    RENé CARRON

    A la veille de son départ de la présidence de Crédit Agricole SA, poste qu’il occupe depuis plus de sept ans, René Carron dresse un bilan mitigé de la façon dont les différents acteurs financiers ont tiré les leçons de la crise.

    En 2007, vous étiez pessimiste sur l’ampleur de la crise financière. L’histoire vous a donné raison. Les leçons ont-elles vraiment été tirées à ce jour ?

    Avec le recul on peut dire que les Etats et les autorités financières ont été globalement à la hauteur du défi. Le fait que cette crise a été la première depuis longtemps à frapper des plus pauvres aux plus fortunés – et donc aussi par ricochet les gouvernants – explique sans doute en partie la vigueur et l’efficacité des mesures prises pour éviter le cataclysme. Mais la crise des « subprimes » a très clairement mis en lumière la mauvaise appréciation des risques par l’ensemble des acteurs financiers. Les banques ont leur part de responsabilité mais ceux qui supervisaient les établissements de crédit n’ont pas fait partout leur travail. En France, le système bancaire a particulièrement bien résisté à la crise grâce à une forte coopération entre les établissements et leur corps de contrôle. Aux Etats-Unis, en revanche, les régulateurs portent une part de responsabilité dans la propagation de la crise des « subprimes ». Je trouve regrettable que les mesures prises s’appliquent indifféremment aux systèmes bancaires qui ont fonctionné et à ceux qui menaçaient de faire faillite. Par ailleurs, en globalisant la faute, on l’a d’une certaine manière banalisée, et du coup diluée. Le comble serait maintenant qu’apparaisse de nouveau un écart réglementaire entre les Etats-Unis et l’Europe. Les réformes prudentielles lancées par le Comité de Bâle sont peut-être nécessaires mais rien ne dit à ce jour que les Etats-Unis les feront appliquer. Cette situation pourrait rapidement devenir intenable pour les banques européennes d’autant plus que ces mesures, nous le savons, vont représenter une contrainte supplémentaire pour le financement de l’économie. L’essentiel est que les règles soient les mêmes pour tous et que les Etats s’engagent formellement à les faire respecter.

    En tant que mutualiste, que pensez-vous du retour de bénéfices et de bonus très élevés dans le secteur financier ?

    Cela me choque. Je ne cherche pas à prôner un égalitarisme béat mais les excès montrent que certains banquiers – notamment outre-Atlantique – restent enfermés dans leur bulle. Si la régulation des bonus n’est pas mieux appliquée dans les pays anglo-saxons, je ne sais pas comment les banques françaises vont pouvoir continuer à faire leur métier. Par ailleurs, je veux rappeler que ce qui est important, en tout cas pour nous, c’est de rester une banque proche du terrain, qui continue à faire son métier de prêteur aux acteurs locaux. En France, c’est notamment le cas des banques mutualistes et tout particulièrement du Crédit Agricole.

    Un an et demi après Lehman Brothers, l’Europe vient de traverser une nouvelle crise majeure, qui n’est pas cette fois venue des Etats-Unis. Etes-vous inquiet par ce nouveau monde né de la crise financière ?

    L’équilibre du monde a changé, en faveur notamment des pays émergents. Le rapport de force entre le pouvoir économique et politique s’est aussi modifié. On vivait sur l’idée, ces dernières années, que l’économie de marché favorisait la démocratie. Cette corrélation n’est plus évidente. La Chine bien sûr en est un exemple frappant. C’est la crise d’un capitalisme qui, sans opposition, a trouvé ses limites dans ses excès. Des naïvetés ont été mises en lumière : la première consistait à faire croire que le marché peut tout réguler et se réguler lui-même ; la seconde était que l’affaiblissement du pouvoir politique dans nos démocraties favoriserait durablement la création de richesses.

    C’est la victoire alors du modèle mutualiste ?

    On peut simplement dire que le concept mutualiste et coopératif atténue la conséquence de cette crise sur les acteurs locaux. Il n’est donc pas admissible que ce concept soit critiqué sans retenue et remis en cause car nous en avons besoin. L’organisation économique du monde qui vient, fait de diversité, ne pourra se résoudre à une seule alternative : capitalisme (orthodoxe) classique ou étatisme. Cette crise est aussi la conséquence de la « dictature » des sachants sur le bon sens et la légitimité. Il faut absolument ouvrir les lieux de réflexion et de décision, concilier davantage compétence et légitimité, spécialisation et transversalité.

    Vous pensez à la gouvernance d’une entreprise comme Crédit Agricole SA     ?

    D’une manière générale, le problème de la gouvernance se pose dans tous les types de structure quand on inclut les questions liées à la finalité et à l’utilité de l’activité en jeu. Dans les structures coopératives, c’est un problème majeur. Il n’est pas question d’oublier qui détient le pouvoir final.

    On a beaucoup parlé de la détérioration de vos relations avec Georges Pauget pendant la crise. Qu’en a-t-il été ?

    Je mets au défi qui que ce soit de démontrer que les décisions prises par Crédit Agricole SA ont laissé apparaître le moindre désaccord entre nous. Le soutien que j’ai apporté au directeur général dans une période difficile a été sans faille. La succession de Georges Pauget s’est déroulée sereinement. En tant que président de Crédit Agricole SA, ma première responsabilité a été l’unité du groupe et plus encore quand la crise est arrivée. Mais, dans ces moments-là, je peux vous dire qu’il y a une part importante de solitude. Je l’ai éprouvée chaque fois qu’il m’a fallu assumer une décision.

    En sept ans de présidence, quel a été l’événement le plus marquant pour vous ?

    L’acquisition du Crédit Lyonnais, qui a fait du groupe Crédit Agricole une banque de dimension mondiale. Cet événement, je dois dire, a été épique par certains côtés. Tout le monde a été fortement mobilisé et j’en garderai un souvenir particulier car je me suis moi-même impliqué très fortement. Je ne pense pas qu’il y ait eu depuis de plus grande opération dans le monde bancaire français. Je dois vous avouer qu’à ce moment-là, je ne savais pas si nous allions y arriver. Je pensais ne rester que quelques mois. Tout ce que je voulais c’était montrer que si le « cheval » n’avait pas réussi à sauter l’obstacle(au moment où BNP Paribas qui possédait 18 % du capital du Lyonnais dont les 10 % mis aux enchères par l’Etat en 2002, NDLR), il ne rentrerait pas pour autant à l’écurie.

    Là où vous avez eu le plus peur ?

    La seule fois où j’ai vraiment eu peur, c’est au moment de l’affaire Executive Life. Si le Crédit Lyonnais avait été condamné par les Etats-Unis où il courait le risque de perdre sa licence bancaire, c’était 4.000 salariés qui se retrouvaient à la porte, 80 milliards de dollars d’encours perdus et une partie des ambitions internationales de notre groupe réduites à néant.

    Votre plus grand regret ?

    Sans doute sommes-nous allés trop vite et trop fort dans notre développement, dans un pôle d’activité bien précis au sein de la banque d’investissement. Il y a eu des problèmes de comportement, des engagements trop importants pris trop rapidement. Sur la Grèce, aussi, nous sommes peut-être allés trop vite. Comme d’autres grandes banques, nous nous sommes développés à l’international à une période (2006) où tout était cher. Par ailleurs, les difficultés que nous rencontrons sont proportionnelles à la taille d’Emporiki dans le pays (c’est la cinquième banque nationale). Et n’oublions pas que lorsque nous avons acheté, nul ne pouvait prévoir la crise qui touche la Grèce depuis un peu plus d’un an. Nous avons en revanche pleinement réussi en Italie où nous affichons le quatrième résultat bancaire et, avec le prochain rachat des 150 à 200 agences à Intesa, Crédit Agricole SA passera du 9eau 7erang national.

    Quels conseils avez-vous envie de donner à vos successeurs ?

    Mes successeurs ont une connaissance du groupe et une expérience reconnues, ils n’ont pas besoin de mes conseils. J’ai par contre une conviction : le Crédit Agricole est aujourd’hui très fort dans un certain nombre de métiers. Personne ne le conteste. La question est de savoir quels sont les métiers qu’il voudra continuer à développer prioritairement et comment il voudra se positionner géographiquement. Etre absent de zones en forte croissance comme l’Asie ou l’Amérique latine peut s’expliquer aujourd’hui pour des raisons diverses. Mais ce sont des espaces où s’exprimera le plus la créativité et qui offriront de larges perspectives de croissance. L’Europe et, encore plus, la France sont toutes petites à côté de l’Inde, la Chine, le Brésil et les Etats-Unis. Par ailleurs, la question est aussi de savoir le rôle que l’on veut jouer pour son pays et pour son rayonnement. Les grandes entreprises françaises, et elles sont nombreuses, qui ont une influence internationale sont un atout pour notre pays. Cela fait partie de leur responsabilité, personne ne peut l’ignorer.

    Qu’allez-vous faire maintenant ? Restez-vous à la tête de la fondation Graamen sur le microcrédit ?

    Ce qui est certain c’est que, pour éviter toute ambiguïté et par égard pour mes successeurs, je ne souhaite pas garder de mandat lié au Crédit Agricole. Je vais continuer de réfléchir sur le concept coopératif avec d’autres. Et puis un sujet me tient à cœur – la question alimentaire – mais je ne me lancerai dans un projet que s’il s’accompagne d’actions concrètes. Je suis convaincu que la prochaine crise – hors financière bien sûr – ne sera pas environnementale mais alimentaire. L’alimentation touche à tout ce qui est essentiel sur cette planète : l’eau, les  ressources énergétiques, l’environnement, la démographie, l’agriculture, etc. C’est un problème gravissime et incontournable qui deviendra ingérable tant politiquement qu’économiquement si tout le monde ne prend pas ses responsabilités très vite. La France a, dans le domaine de la production agricole et de son organisation, une expertise reconnue qui nous permet d’apporter notre contribution humanitaire à ce défi majeur de l’alimentation et qui peut nous offrir quelques espaces d’influence dans le monde, nous en avons besoin.

    Propos recueillis par Laura Berny, Rejane Reibaud et François Vidal.

    DENIS/REA

    Voila bien un discours langue de bois : « L’essentiel est que les règles soient les mêmes pour tous et que les Etats s’engagent formellement à les faire respecter. ».

    LE Crédit agricole est un acteur important mais il a gardé son caractère Mutualiste. Et pour connaitre M. Carron , la SAS la Béotie était bien son outil qui lui donnait la possibilité de jouer aux capitalistes. Sans jamais pouvoir être lui-même racheté, alors égalité des règles OUI, mais faudrait pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages.

    De plus si on regarde ses résultats à l’aune de la création de valeur, nous devrons a ce moment la être très critique.

    Introduction en bourse l’action à 16 euros dix ans plus tard valeur même pas 10 euros, pas mal.

    Alors assumez de grâce, comme vous le demandez a vos équipe.


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