• Chine : quel est le coût social de la croissance ?

    Chine : quel est le coût social de la croissance ?

    Pourquoi les " ouvriers migrants " se révoltent-ils ? Est-ce la fin du modèle " low cost " ?

     

    Décodage

    L'affaire Foxconn (une série de suicides chez le plus gros sous-traitant électronique du monde, dans la ville usine de Longhua à Shenzhen) et l'affaire Honda (quinze jours de grève dans une usine clé du groupe nippon à Foshan), dont le retentissement médiatique fut exceptionnel en Chine, peuvent apparaître comme les signes d'une métamorphose du mode de développement chinois.

    L'affaire Foxconn a révélé le malaise des nouvelles générations d'ouvriers migrants, déroutés par l'inanité de l'effort qu'ils doivent fournir à mesure qu'un fossé grandissant les sépare des jeunes consommateurs urbains de leur âge. La notoriété des marques que livre Foxconn (Apple, Nokia...) et les critiques dont le géant taïwanais fait l'objet depuis plusieurs années ont cristallisé les émotions. Le cas Honda marque un tournant dans l'histoire des grèves en Chine : les débrayages n'y sont pas rares mais interviennent en réponse, le plus souvent, à des impayés. La presse les mentionne à peine. Avec la paralysie de l'ensemble des usines Honda de Chine par les grévistes de Foshan, les revendications salariales ont fait irruption dans les débats.

    Des augmentations en trompe l'oeil Les hausses de salaires consenties sont en apparence spectaculaires. En réalité, elles sont de l'ordre du rattrapage, dans une province, le Guangdong, où la pénurie de main-d'oeuvre est redevenue alarmante en 2010. Chez Honda, les 33 % d'augmentation obtenus (les grévistes exigeaient 50 %) portent le salaire de base à environ 2 000 yuans par mois (243 euros), en deçà des 2 293 yuans que l'ONG Sacom (Students and Scholars Against Corporate Misbehaviour) considère comme le minium décent dans le Guangdong. Chez Foxconn, l'entreprise propose une augmentation de 70 % (à partir d'octobre). Elle porterait le salaire de base à 2 000 yuans mais est conditionnée à une période d'essai de trois mois, au tarif de 1 200 yuans, et à un " test de compétence " qui ne convainc pas pour l'instant les ouvriers.

    Le risque d'une propagation des conflits collectifs à d'autres usines est réel. Ainsi, conséquence directe de la grève à Honda Auto Parts, près de 250 ouvriers ont cessé le travail lundi 7 juin à Foshan Fengfu Autoparts, un fournisseur de pots d'échappement de Honda en Chine. Leur salaire, clament-ils, est inférieur à celui de leurs collègues avant même qu'ils se mettent en grève. Comme eux, ils réclament un syndicat élu : " Si leur grève n'avait pas été un tel succès, on ne serait sûrement pas aussi unis qu'aujourd'hui ", a déclaré un gréviste au South China Morning Post de Hongkong.

    Les hausses du salaire minium mensuel que les provinces chinoises annoncent les unes après les autres (de 20 % à 30 % cette année) ont un impact limité : les ouvriers du secteur privé sont le plus souvent payés à la pièce. Et la rémunération horaire, en comptant les heures supplémentaires, indispensables, augmente en fait très peu.

    Le syndicat officiel contesté Le rôle, ou plutôt, l'absence de rôle, de l'Acftu (l'unique centrale syndicale chinoise) a relancé le débat sur les failles du mécanisme de représentation des travailleurs. Les ouvriers ne peuvent élire de délégué et considèrent le syndicat " hors du coup ". Les grévistes de Honda, qui lors du conflit ont fait appel à un universitaire spécialiste des questions de droit du travail, Chang Kai, de l'université du Peuple à Pékin, ont déclaré dans leur dernière lettre ouverte, le 7 juin, qu'ils espéraient " parvenir à l'élection démocratique de représentants syndicaux et à l'établissement d'un mécanisme de négociation collective ".

    La transformation du modèle de production chinois, fondé sur l'afflux de jeunes paysans ouvriers qui vont d'une usine à l'autre sans pouvoir s'installer dans les villes, est impérative. Pour Wang Youqin, économiste à l'université Fudan de Shanghaï, les " hausses de salaires sont prématurées " en Chine. Il faut aussi cesser, dit-il, de " subventionner les campagnes ", car tout cela " réduit la fluidité du marché du travail ". La priorité est d'accélérer l'urbanisation effective, en offrant aux migrants les avantages sociaux (assurance santé, logements sociaux et statut urbain) dont ils sont privés, pour qu'ils puissent se fixer en ville. " Commes les seigneurs féodaux, les autorités contrôlent les terres, que les paysans ne peuvent vendre, et réduisent au minimum la mobilité de la main-d'oeuvre ", dénonce-t-il.

    Moins de main-d'oeuvre sur le marché En raison de la politique de l'enfant unique, l'évolution démographique va encore accélérer l'urgence de cet ajustement. Ainsi, le nombre des 15-24 ans à rejoindre la population active a atteint son maximum et passera de 227 millions en 2010 à 150 millions en 2024. C'est le fameux " cap Lewis ", du nom de l'économiste Arthur Lewis, spécialiste des pays en développement, à partir duquel le surplus de main-d'oeuvre bon marché s'épuise.

    " Pendant des années, les entreprises ont fait comme si la Chine avait une réserve illimitée de jeunes gens prêts à travailler pour des salaires modestes, écrit Arthur Kroeber, rédacteur en chef du China Economic Quaterly. Cela ne sera plus le cas pour les quinze ans à venir : les entreprises devront payer plus pour les travailleurs débutants, et faire plus d'efforts pour les garder, parce qu'il ne sera pas facile de les remplacer. "

    Les revendications salariales interviennent donc à un moment critique pour l'économie chinoise, soumise à des pressions inflationnistes croissantes. Tout en servant l'objectif du gouvernement chinois de reporter la réévaluation du yuan réclamée par les Occidentaux.

    Brice Pedroletti (Shanghaï, correspondant)


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