• Combler le bon trou

    Combler le bon trou

    Robert Skidelsky

    LONDRES – Les ‘Lois des trous’ sont aussi impitoyables que les lois de la physique. Si vous vous retrouvez dans un trou et voulez en sortir, votre toute première réaction est d’arrêter de creuser. Si vous êtes confronté à un certain nombre de trous qui doivent être comblés et que vous ne savez pas par lequel commencer, vous choisissez celui qui constitue le plus grand danger. Ces lois sont particulièrement vérifiées lorsqu’appliquées aux finances publiques.  

    Lorsque John Maynard Keynes parlait de sous-emploi persistant, il ne voulait pas dire que les économies, à la suite d’un choc important, demeurent figées à un niveau fixe de dépression d’activité. Mais il pensait en revanche que, sans stimulation externe, la reprise depuis le point le plus bas serait lente, incertaine, faible et sujette à des rechutes. Son « point d’équilibre du sous-emploi » est plus une forme de force gravitationnelle qu’une condition figée.

    C’est une situation qu’Alan Greenspan, l’ancien directeur de la Réserve Fédérale américaine, avait décrit comme étant une « quasi-récession, » un meilleur terme que celui de « récession à double creux ». Elle indique une reprise anémique, avec des sursauts d’excitation ponctués par des rechutes. C’est la situation à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui.

    A l’inverse de Keynes, l’orthodoxie économique estime qu’à la suite d’un choc important, les économies reviendront « naturellement » à leur rythme de croissance précédent, à condition bien sûr, que les gouvernements équilibrent leurs budgets et cessent de voler les ressources du secteur privé. La théorie de ce mode de pensée a été exposée dans le Bulletin de la Banque Centrale Européenne du mois de juillet.

    La BCE prétend que les dépenses publiques financées par la dette ‘désencombreront’ les dépenses du privé en entrainant une augmentation des taux d’intérêt réels ou en encourageant les foyers à épargner plus pour anticiper une hausse des impôts ultérieure. Quoiqu’il en soit, une relance budgétaire sera non seulement sans effet mais l’économie en pâtira, parce que les dépenses publiques sont, par essence, moins efficaces que les dépenses du privé.

    Les auteurs du Bulletin ne considèrent pas que ce genre de ‘désencombrement’ se soit effectivement produit ces deux dernières années. Au contraire : si des ressources ne sont pas employées, expliquent-ils, les dépenses publiques supplémentaires peuvent ‘encombrer’ les dépenses du privé en générant de la demande qui n’existerait pas autrement. En résumé, le Bulletin considère que les programmes de relance budgétaire dans la zone euro ont permis une hausse supérieure de 1,3% du PIB au cours de la période 2009-2010 à ce qu’elle aurait du être.

    Des éléments prouvant l’impact positif des programmes de relance budgétaire sont même plus évidents aux Etats-Unis. Dans une étude récente, les économistes Alan Blinder et Mark Zandl affirment que l’ensemble des mesures de relance adoptées en 2009-2010 (y compris le TARP, un plan de sauvetage du secteur financier assez pervers) a permis d’éviter une nouvelle Grande Dépression. L’expansion budgétaire à elle seule a permis de relancer le PIB américain de 3,4% de plus sur 2009-2010 que ce qui aurait été obtenu sans ces mesures.  

    Mais les partisans des coupes budgétaires ont une position de replis. Le problème de la relance budgétaire, selon eux, est qu’elle détruit la confiance dans les finances publiques, ce qui constitue un frein à la reprise. Il faut donc maintenant mettre en place un programme crédible de réduction des déficits pour « consolider la reprise ». Une confiance renouvelée dans les finances publiques peut convaincre les consommateurs qu’une baisse permanente des impôts est à l’ordre du jour ce qui aura un effet d’enrichissement qui entrainera une relance de la consommation des ménages.

    Mais pourquoi diable les consommateurs devraient-ils croire qu’une réduction des déficits et une hausse des impôts aujourd’hui entraineront une baisse ultérieure des impôts ?

    Une hypothèse improbable en entraine une autre. Les partisans de la consolidation budgétaire prétendent qu’elle ‘pourrait’ convaincre les investisseurs d’une amélioration de l’offre dans l’économie. Mais c’est le chômage, la perte des compétences et de la confiance en soi et le rationnement de l’investissement qui pénalisent l’offre.

    On nous dit qu’une « annonce et une mise en place crédible » d’une stratégie de consolidation  budgétaire « pourrait » diminuer la prime de risque associée à la dette publique. Cela fera baisser les taux d’intérêt réels et favorisera l’‘encombrement’ des dépenses du privé. Mais les taux d’intérêt réels sur la dette publique à long terme des Etats-Unis, du Japon, de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne sont déjà proches de zéro. Les investisseurs ne considèrent pas seulement que les risques de dépression et de déflation sont plus élevés que le risque de défaut, mais les obligations sont aussi préférés aux actions pour la même raison.

    Enfin, l’allègement des conditions d’emprunt des gouvernements « pourrait » avoir un effet bénéfique sur le rendement global sur le long terme, compte tenu de taux d’intérêts à long terme plus faibles. Bien sur, des taux d’intérêt à long terme faibles sont nécessaires à la reprise. Mais il en est de même des perspectives de profit, et celles-ci dépendent d’une demande dynamique. Même si emprunter devient très bon marché pour les entrepreneurs, ils ne le feront pas s’ils constatent qu’il n’y a pas de demande pour leurs produits.

    Les arguments de la BCE reviennent selon moi à gratter le fond du tonneau intellectuel. La vérité est que ce n’est pas la crainte d’une faillite publique, mais l’entêtement des gouvernements à vouloir rééquilibrer les comptes, qui entame la confiance du monde des affaires en réduisant les perspectives d’emploi, de revenus et de commandes. Le problème n’est pas le trou dans le budget ; c’est le trou dans l’économie.

    Imaginons, cependant, que la BCE soit dans le vrai et que ce soit la crainte de « finances douteuses » qui freine la reprise économique. La question reste posée : ces craintes sont-elles rationnelles ? Ne sont-elles pas exagérées dans les circonstances actuelles (à l’exception peut-être de pays comme la Grèce) ? Si c’est le cas, n’est-il pas du ressort d’organes officiels comme la BCE de remettre en question des convictions irrationnelles sur l’économie, plutôt que de céder à leurs exigences ?

    Le problème est que la crise actuelle s’offre à des gouvernements intellectuellement invalides parce que leur théorie économique est désordonnée. Les évènements et le bon sens les ont conduit au financement du déficit en 2009-2010, mais ils n’ont pas abandonné la théorie selon laquelle il ne peut y avoir de dépression, et que les déficits sont donc toujours dangereux (excepté en temps de guerre !). Ils rivalisent donc entre eux dans leur empressement à dégonfler la bouée de sauvetage qu’ils ont eux-mêmes rattachée.

    Les législateurs doivent réapprendre les fondamentaux de Keynes, les expliquer clairement, et appliquer les leçons qu’ils en ont tiré plutôt que d’inventer des arguments pseudo-rationnels pour prolonger la récession.

    Robert Skidelsky, membre de la Chambre des lords britannique, est professeur Emérite en économie politique à l’université Warwick, auteur d’une biographie primée de l’économiste John Maynard Keynes, et membre du conseil d’administration de la Moscow School of Political Studies.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :