• Comment contrer les dérives des milieux financiers

    Comment contrer les dérives des milieux financiers

    Inutile de diaboliser le capitalisme ou de sacraliser la taxe sur les bonus. Pour les démocraties, le véritable enjeu est d’intégrer l’économie au contrat social pour l’obliger à prendre l’humain en compte.

     Finanzmarkt und die Politik     Wer regiert die Welt?

    Finances et politique, qui gouverne le Monde ?

     
    Les banques à Frankfurt

     

    17.12.2009|Andreas Zielcke|Süddeutsche Zeitung

    Bon nombre de gens con­naissent l’expression “aller à Canossa”, mais peu sans doute se rappellent son origine historique. Il s’agissait au départ d’un conflit sur le droit des souverains à nommer le clergé. Au Moyen Age, cette dispute a marqué le paroxysme des tensions entre pouvoirs temporel et spirituel. L’empereur et le pape finirent bien par s’entendre (avec la conclusion de l’accord de Worms, en 1122), mais le problème ne tarda pas à refaire surface avec Luther et sa doctrine des deux royaumes [1517], thèse qui nous permet aujourd’hui de dresser un parallèle d’actualité entre les mondes rivaux et séparés des pouvoirs économique et politique.

    Pour les adversaires traditionnels du capitalisme, il y a une sorte d’ironie de l’histoire dans le fait que le pouvoir spirituel ait été remplacé par celui de l’argent – nouvelle religion séculière – dans le rôle de puissance visant à une domination sans partage. Polémique mise à part, la remise en question des compétences du pouvoir politique par le pouvoir économique dans un nombre croissant de domaines place les démocraties face à un problème de taille. En réalité, la crise politique des démocraties date de bien avant la crise économique.

    Le pouvoir politique doit civiliser l’économie

    Jusqu’à l’été 2008, tous ceux qui s’obstinaient à croire en la prépondérance du politique passaient pour de véritables dinosaures. Face au triomphe du libéralisme, dopé par des profits records, l’Etat interventionniste et a fortiori l’Etat-providence paraissaient en pleine déconfiture – financièrement, bien sûr, mais surtout idéologiquement.

    Le retour de l’Etat comme uni­que sauveur des institutions financières et de l’économie réelle après la crise marque donc une reprise de cette bataille que l’on croyait perdue d’avance. En effet, le vent a tourné au point que même ceux qui n’avaient auparavant que mépris pour cette institution voient aujourd’hui dans l’Etat la seule autorité suffisamment fiable, solvable, légitime, responsable et clairvoyante pour assurer l’avenir de ses citoyens et des entreprises. La renaissance miraculeuse de l’Etat est donc l’heureuse conséquence du chaos provoqué par la main invisible du marché.

    Mais les apparences ne sont-elles pas trompeuses ? Les indices tendant à le prouver se multiplient. Même les banques rescapées de la débâcle grâce à des fonds publics ont du mal (quand elles y arrivent) à se retenir de distribuer des primes et des bonus indus. C’est peut-être toutefois moins cette vieille obsession des primes que l’incapacité des gouvernements à mettre en œuvre des garde-fous efficaces – malgré leur rhétorique menaçante – qui révèle le mieux la suprématie des marchés financiers. Le “monstre” dont Kenneth Rogoff, économiste à Harvard, nous con­seillait récemment de nous garder est loin d’être apprivoisé. Mais comment des forces aussi terrifiantes ont-elles pu voir le jour et pourront-elles peut-être nous précipiter dans la plus grande crise de notre histoire ? Des économies entières se retrouvent aussi endettées que de misérables travailleurs journaliers, des pays comme <st1:personname productid="la Gr│ce" w:st="on">la Grèce</st1:personname> luttent pour ne pas se déclarer en faillite, et les têtes brûlées des marchés financiers continuent de s’en mettre plein les poches ? Comment cela est-il possible ? De toute évidence, le système souffre d’un défaut de conception. Celui-ci ne se trouve toutefois pas dans l’économie elle-même, mais dans la manière de la civiliser. Il ne sert à rien de diaboliser le capitalisme comme un “monstre” et d’en dénoncer les vices. C’est là la plus grave erreur de ses détracteurs. Critiquer la nature asociale du capitalisme revient à reprocher au chien de chasse de vouloir chasser. Son efficacité sans égale, sa capacité à innover et sa prédominance historique présupposent son absence totale d’empathie et son indifférence à toute particularité individuelle ou sociale.

    Sa nature “asociale” n’est pas un défaut de caractère mais un principe inhérent. On ne laisse pas un “monstre” comme celui de Frankenstein s’échapper de son laboratoire pour répandre son fléau sur les hommes. De même ne doit-on pas laisser le “monstre capitaliste” errer en liberté, avec toutes ses terribles potentialités mais sans tête “à visage humain”.

    C’est une question de priorités. Chaque fois que l’équilibre est rompu entre les deux puissances rivales – l’Etat et les marchés aujourd’hui, la papauté et l’empire autrefois – apparaît le même problème qu’aujourd’hui. Au final, c’est celui qui a le moins de scrupules qui l’emporte, autrement dit l’économie. Naturellement, le rôle de l’Etat ne se limite pas à remettre en selle l’économie nationale. L’Etat – ou plutôt la collectivité qu’il représente – doit cons­tituer le fondement même de l’économie. Contrairement à une con­ception erronée mais répandue de l’“économie sociale de marché”, il ne s’agit pas d’organiser l’économie en dehors du contrat social et de la recadrer de l’extérieur. L’économie doit être entièrement intégrée au contrat social et se conformer à son esprit et à ses principes.

    Naturellement, la conversion au capitalisme social constitue un défi aussi colossal et incontournable que la conversion à l’écologie. Voilà le double enjeu qui nous attend. Rien de moins.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :