• Comment l’Espagne a sombré

    Comment l’Espagne a sombré

    Un journaliste américain a parcouru le pays pour tenter de comprendre les ressorts d’une crise sans précédent.

    Bennett*El País

    La crise économique espagnole n’a pas de ground zero. Le visiteur a l’impression que chacun, dans ce pays, raconte un chapitre différent d’un drame national. Mais s’il faut commencer l’histoire quelque part, la petite ville de Villacañas, dans la province de Tolède, paraît être un bon choix.

    Il y a quelques années encore, Villa­cañas se caractérisait par ses “silos”. Des générations d’agriculteurs pauvres avaient élu domicile dans ces bunkers souterrains, le plus souvent creusés à la main dans le sol calcaire de la Manche. Dans les années 1950, plusieurs centaines étaient encore habités, mais il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui. Car, du jour au lendemain, Villacañas s’est enrichie de façon stupéfiante. Les habitants ont alors acheté des appartements à Madrid, des villas à la mer et ils ont construit de nouvelles maisons au-dessus des grottes de leurs ancêtres.

    L’opulence est arrivée par le biais d’une industrie dont l’audace et la simplicité étaient à l’image des silos : Villacañas s’est mise à fabriquer des portes. Pas quelques-unes, mais 11 millions de portes en 2006, ce qui représentait plus de 60 % du marché national à l’apogée du boom de la cons­truction. Les ventes rapportaient plus de 600 millions d’euros par an à cette ville de 10 000 habitants. Le secteur fournissait 5 000 emplois bien rémunérés, donnait du travail à des familles entières et incitait des adolescents de 16 ans à quitter l’école, impatients de pouvoir s’acheter une Audi neuve.

    Naturellement, la crise menace de mettre fin à tout cela. Il y a quelque temps, un dimanche matin, Raimundo García arpentait l’allée silencieuse de l’usine de Puertas Visel, dont il est directeur général. Fils d’un boucher local, il a étudié l’économie à l’université de Chicago et il est revenu au pays pour faire de Visel une entreprise engrangeant d’énormes bénéfices. En 2007, la société a fabriqué près de 1 million de portes et comptait 830 employés.

    Aujourd’hui, elle n’emploie plus que 320 ouvriers et ne tourne plus que quatre jours par semaine. Comme presque la moitié des menuiseries qui survivent dans la région, elle est en cessation de paiements et risque de mettre la clé sous la porte. “Mon grand regret, c’est que nous ne nous soyons pas réorganisés avant la crise, explique García. Maintenant, tout cela est bon pour la poubelle.”

    Comme ailleurs en Espagne, à Villa­cañas on se pose des questions essentielles : que nous est-il arrivé ? A qui la faute ? Que va-t-il se passer maintenant ? Quel sera notre avenir et jusqu’à quel point pourrons-nous le contrôler ?

    Je suis arrivé des Etats-Unis en Espagne fin mai, avec les mêmes questions. En quoi les changements qui se produisent en Espagne sont-ils dus à la crise économique, la plus complexe depuis la transition démocratique ? Comment se fait-il qu’un taux de chômage de 20 % n’ait pas déclenché un conflit social ? Comment les dirigeants du pays préparent-ils la sortie de crise ? Dans une analyse publiée le lendemain de mon arrivée, le Fonds monétaire international (FMI) établissait son diagnostic : “L’économie espagnole a besoin de réformes exhaustives et de grande ampleur. Les défis sont sérieux : un marché du travail dysfonctionnel, l’éclatement de la bulle immobilière, un énorme déficit budgétaire, un secteur privé et une dette externe qui pèsent lourd, une croissance anémique de la productivité, une faible compétitivité et un secteur bancaire présentant des poches de faiblesse.” Le pays a besoin d’une “stratégie intégrale, poursuivait le rapport, à mettre en œuvre dans les meilleurs délais”.

    Je n’ai rencontré personne au sein du gouvernement ou à l’extérieur, qui soit foncièrement en désaccord avec cette analyse. C’est un cas peu fréquent de consensus. Sur pratiquement tous les autres sujets, l’Espagne offre l’image de responsables politiques profondément divisés. On constate une volonté obsessionnelle de rétablir la confiance des étrangers pour le pays. Mais le manque de confiance des Espagnols dans leurs dirigeants est encore plus frappant.

    C’est ce qui se passe à Villacañas. Le jeune maire socialiste, Santiago García Aranda, m’a reçu dans son bureau qui donne sur la modeste place d’Espagne, bordée de huit agences bancaires héritées de l’époque dorée et où des chômeurs font la queue tous les matins devant le bureau de l’agence pour l’emploi. García Aranda ne fait pas mystère du mépris que lui inspire le débat politique actuel. “La gravité de la crise que nous traversons ne date pas d’hier. Nous la vivons de façon brutale depuis 2008. Ce village parle de crise depuis 2008. Pas le pays, dit-il. Tout le monde, y compris la presse, ne pense qu’aux élections et non à l’avenir du pays.”

    Et à l’en croire, les coûts humains de la crise sont déjà très élevés. Pendant la période de prospérité, Villacañas affichait l’un des taux d’abandon scolaire les plus élevés du pays. “Il y avait à Villacañas des gens de 40 ans qui travaillaient depuis l’âge de 16 ans, explique-t-il. Aujourd’hui, ils n’ont plus de travail, n’ont absolument aucune qualification professionnelle et il leur manque les outils d’adaptation pour s’en sortir.” Le maire, dont la mère tenait un kiosque à journaux et qui travaillait lui-même à mi-temps, lorsqu’il était étudiant, dans l’industrie des portes, précise que l’on a également assisté au phénomène inverse : pour la première fois, des pères de famille de Villacañas ont pu envoyer leurs enfants à l’université.

    L’histoire se résume ainsi : plus de dix ans de prêts européens à taux faibles ont contribué à alimenter une formidable hausse des dépenses et des investissements. L’Espagne a construit un TGV, de nouvelles routes et mené à bien des projets touristiques. Elle a bâti plus de logements neufs que l’Allemagne, la France et l’Italie réunies, et a vu le prix de l’immobilier doubler. Pendant dix ans, les dépenses de con­sommation ont progressé deux fois plus vite que la moyenne européenne et les salaires ont augmenté de 30 %. Cinq millions de nouveaux immigrés sont entrés sur le marché du travail. Par une sorte de mécanisme en mouvement perpétuel, on avait besoin des immigrés afin qu’ils se construisent leurs propres logements.

    A la fin de 2009, la dette externe totale de l’Espagne était de 1 735 milliards d’euros, soit 170 % du PIB. Le secteur bancaire privé, qui a évité les pires excès de la crise financière de 2008, possède actuellement près de la moitié des logements vacants espagnols. Parallèlement, le gouvernement a augmenté les dépenses publiques de 7,7 % par an à partir de 2005. Ce phénomène, allié à la baisse des revenus, a transformé l’excédent budgétaire de 2007 en un déficit de 11 %. Plus de 4 millions de salariés ont perdu leur emploi ; le taux de chômage espagnol, à 20 %, est plus du double de la moyenne européenne.

    Les économistes espagnols mettent généralement en avant les facteurs internes pour décrire la crise et justifier les changements structurels qu’ils estiment nécessaires. Les politiques ont au contraire tendance à mettre l’accent sur les causes internationales de la crise.

    La décision de chercher les clés de la reprise économique à l’intérieur ou à l’extérieur peut refléter les différences sur l’urgence et l’ampleur des réformes structurelles nécessaires pour y parvenir. Dans un cas comme dans l’autre, de nombreux économistes sont désormais pessimistes sur les perspectives de croissance. Après s’être contractée de 3,9 % en 2009, l’économie espagnole sera la seule du G20 à ne pas croître en 2010. “Le plus inquiétant n’est pas la crise immédiate, mais la stagnation à long terme”, assure Fernando Ballabriga, directeur du département d’économie à l’école de commerce ESADE. “Je suis persuadé qu’il faut tout faire à la fois. Reste à savoir si les politiques y sont prêts.”

    “Tout à la fois” signifie mettre en œuvre des réformes structurelles en plus de mesures d’austérité. Y compris une réforme du marché du travail afin de créer une flexibilité salariale et de parvenir à plus d’égalité pour les 30 % de salariés en contrat temporaire. Il faudrait aussi réformer les caisses d’épargne, qui détiennent 50 % des dépôts, consolider leur nombre et leur donner les moyens de se recapitaliser ; créer un financement public viable ; relancer la productivité, qui s’est brusquement contractée ces dix dernières années.

    Le gouvernement n’a proposé aucune vision claire de l’avenir

    Mais aucune mesure à elle seule ne suffit pour sortir de la crise. La réforme du marché du travail [votée le 22 juin], par exemple, n’est pas un moyen de créer de nouveaux emplois. Et certains des mécanismes que les gouvernements utilisaient par le passé pour rétablir la compétitivité – comme les six dévaluations de la peseta entre 1977 et 1997 – ont disparu avec la création de la zone euro, ce qui représente une pression supplémentaire pour l’Union monétaire et pour l’Espagne.

    L’Espagne s’enorgueuillit de posséder toute une série de grandes entreprises de catégorie internationale. En revanche, les dirigeants politiques sont la cible de critiques féroces. Le flux permanent d’informations sur la corruption politique, l’incompréhensible allergie – soignée depuis peu – du gouvernement Zapatero pour le mot “crise”, le farouche acharnement de l’opposition à chercher des avantages électoraux au détriment du consensus font que tout le monde doute de la capacité des politiques à mener le pays vers la reprise. “Les solutions exigent soit un consensus fort, soit un gouvernement fort. Et nous n’avons ni l’un ni l’autre”, déplore Fernando Fernández, professeur d’économie à l’IE Business School.

    Une grande partie des problèmes de crédibilité du gouvernement, lorsqu’il aborde les questions économiques, tient au fait qu’aujourd’hui encore il n’a proposé aucune vision claire et globale de l’avenir – une faiblesse qui encourage l’opportunisme de l’opposition. Je me suis entretenu avec le chef du Parti populaire, Mariano Rajoy, dans son bureau à Madrid. Dans le fond, dit-il, “le problème du gouvernement n’est pas sa position, mais son inaction”. Et, dans le fond, il semble de plus en plus que le plan économique de Rajoy consiste à éloigner Zapatero du pouvoir. “Nous pensons que le principal facteur de la crise de confiance dans l’économie espagnole est le gouvernement, dit-il. Le principal, avant toute donnée objective ou économique.”

    Certains théoriciens affirment que la politique espagnole souffre de profonds déséquilibres structurels, qui vont de la promotion au sein des partis aux rapports entre le gouvernement central et les régions autonomes. Les régions représentent 57 % des dépenses pu­bliques. Plus de la moitié des quelque 3 millions de fonctionnaires travaillent pour les régions, et beaucoup dans un réseau bureaucratique opaque.

    “La crise a mis en évidence les limites des rapports entre le gouvernement central et les autonomies”, explique Joan Subirats, professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Barcelone. “On ne sait pas gouverner le pays collectivement.”

    Il faut toutefois souligner, comme le précise Jordi Capo, politologue et spécialiste des élections à l’université de Barcelone, que l’électorat n’est pas aussi polarisé que la classe politique. Il s’agit peut-être là d’un facteur qui, malgré les incertitudes qui pèsent sur l’avenir et les frustrations de la vie quotidienne, contribue à la paix sociale.

    S’il est une chose qui paraît particulièrement révélatrice, surtout pour un Américain, c’est la situation des immigrés. Ils constituent plus ou moins le même pourcentage de la population en Espagne qu’aux Etats-Unis. En Espagne, qui a vu affluer plus d’étrangers que tout autre pays européen mis à part l’Irlande, où 20 % des nouveau-nés sont de mère étrangère et où le chômage des immigrés est supérieur d’au moins 30 % à celui des Espagnols, “il n’y a pas de rejet ni d’hostilité, il n’y a pas de partis xénophobes”, assure Joaquín Arango, de l’Institut universitaire Ortega y Gasset. Cela étant, ajoute-t-il, le pays devra réabsorber 1 million d’immigrés au chômage dans l’économie, surtout parce que la majorité semble disposée à rester. Et à long terme, il faudra trouver un moyen de continuer à attirer de nouveaux immigrés.

    Il faut s’interroger sur le rôle que doit jouer la société civile

    Le 29 avril, treize jours avant que Zapatero n’annonce le premier grand plan d’austérité, Raimundo García s’adressait à son personnel, pour annoncer une ultime tentative de sauver la société Puertas Visel. Trois cents employés, dont lui, ont voté pour limiter leur salaire à 900 euros par mois et prêter le reste à l’entreprise sur les huit prochaines années pour lui permettre d’éponger ses dettes et gagner du temps afin de mettre au point une stratégie à long terme qui lui laisse une chance de survie. “Ma priorité, confie-t-il, c’est que l’on ne ferme pas les usines pour ne pas perdre notre tissu industriel.”

    Le début de la fin pour Villa­cañas date du 5 janvier 2008, quand la nouvelle des premiers licenciements a circulé. Tout au long des deux années suivantes, 3 000 des 5 000 emplois locaux ont été supprimés. Les salaires d’origine, qui pouvaient atteindre 40 000 euros par an, ont disparu, et avec eux les postes des directeurs commerciaux, qui ramenaient chez eux jusqu’à 300 000 euros annuels.

    Malgré son succès, García estime que l’industrie locale n’a pas su s’adapter. Certaines entreprises ont mené des transactions au noir. Elles n’ont pas su modifier le design de leurs portes pour répondre aux nouvelles demandes. Et elles sont restées dépendantes à 95 % du marché intérieur.

    Le maire a obtenu une subvention du Fonds européen d’ajustement à la mondialisation (FEM). Pourtant, dit-il, “le devoir des autorités est d’anticiper ce qui peut arriver. La crise était impensable, mais tout le monde disait que ce système n’était pas viable. Nous aurions dû agir dès 2004.” “Ce qui se passe ici, poursuit le maire, ne se résoudra pas seulement par un retour à la croissance. Ce serait perdre une occasion de s’interroger sur la culture sociale et sur le rôle que doit jouer la société civile.”

    Les fronts de bataille de la crise économique espagnole sont constitués de jeunes. Ils disent appartenir soit à une génération perdue – exclue des écoles et des études universitaires, et se cherchant tant bien que mal des petits boulots –, soit à une génération étoilée : très diplômés, produits de la vitalité de ces années de changement, attachés à l’Europe et ouverts au monde.

    La façon dont ces deux groupes surmonteront la rareté des débouchés dépendra de la façon dont l’Espagne sortira de la crise. Manuel Huete, un jeune de 26 ans, reconnaît timidement : “Je dois dire que, pour moi, la crise a été une aubaine.” Huete a grandi à Villacañas. L’industrie des portes a placé sa famille dans une situation confortable. “Toute la famille travaille dans les portes : mon père, ma sœur, mon beau-frère, mon oncle. Nous devions nous diversifier un peu.”

    Malgré les objections de sa famille, il a fait des études de commerce à l’université Complutense d’Aranjuez et d’économie à l’université Carlos III de Madrid. Lorsque, après avoir décroché son diplôme l’été dernier, il n’a pas trouvé de travail, il est parti apprendre l’anglais au Royaume-Uni et s’est fait embaucher par Luis García, un économiste espagnol de la London School of Economics. Il travaille aujourd’hui à la Banque d’Espagne sur un projet de technologies de l’information pour la Banque centrale européenne (BCE).

    “Sans la crise, je fabriquerais sans doute des portes à l’heure qu’il est, dit-il. Maintenant, je veux être économiste. C’est une science très noble. Nous essayons de résoudre les problèmes liés aux besoins, et en particulier aux besoins les plus élémentaires.” Comment envisage-t-il l’avenir de Villacañas ? “J’espère que Villacañas a un avenir, répond-il. C’est une ville qui a pris des risques et a été active. Pendant quelques années, elle ne vivra pas des portes. Elle fera quelques pas en arrière. Mais elle ne reviendra pas aux silos.”


    * Ce journaliste américain a été directeur adjoint du Washington Post entre 2005 et 2009. Il enseigne actuellement le journalisme à l’université Duke, en Caroline du Nord.


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