• Comment Pékin s’impose à la planète

    Comment Pékin s’impose à la planète

    Forte de son poids économique, la Chine ne se contente plus de faire de la présence dans les forums internationaux. Elle forge de nouvelles alliances et défend ses intérêts avec plus de hargne.

    Rana Foroohar, Melinda Liu Newsweek


    Dessin d’Edel Rodriguez paru dans Newsweek, New York.

    A l’époque où le président Obama vivait en Indonésie, à la fin des années 1960, la Chine représentait, au nord de l’archipel, une présence menaçante où les cadres communistes complotaient afin d’exporter leur révolution dans le reste de l’Asie. La Jakarta que visitera le président américain au mois de juin a adopté une attitude totalement différente vis-à-vis de la République populaire. Les entreprises locales concluent des marchés en yuans, la monnaie chinoise, plutôt qu’en dollars. Si Jakarta se retrouve dans une situation financière difficile, comme cela lui est arrivé en 1997, elle pourra désormais solliciter de l’aide auprès d’un fonds de réserve régional de 120 milliards de dollars [88,5 milliards d’euros], une version asiatique du Fonds monétaire international (FMI) lancée fin mars, financée en partie par les énormes réserves de devises étrangères détenues par la Chine. Les questions économiques et politiques essentielles qui se posent à l’Asie ne se résolvent plus à l’occasion de visites comme celle que doit y effectuer Obama – c’est-à-dire entre un pays asiatique particulier et les Etats-Unis –, mais lors de sommets qui ne réunissent que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et les pays du Sud-Est asiatique. “La Chine a joué un rôle moteur dans cette réorientation d’une vision de la région Asie-Pacifique centrée avant tout sur les Etats-Unis et le Japon vers une vision de la région Asie orientale dont la Chine occupe le centre”, observe Martin Jacques, auteur deWhen China Rules the World [Quand la Chine domine le monde, Penguin Press, 2009 ; inédit en français].

    C’est légitime. Chacun comprend que la Chine doit avoir son mot à dire sur ce qui se passe dans son voisinage. Mais ce que la plupart des gens n’ont pas encore remarqué, c’est que Pékin veut également édicter – ou à tout le moins contribuer à mettre en place – de nouvelles règles de conduite pour le monde. “La Chine veut désormais être installée en tête de table”, souligne Cheng Li, directeur de recherches au John L. Thornton China Center de la Brookings Institution.“Ses dirigeants estiment qu’ils doivent figurer parmi les prin­cipaux architectes des institutions mondiales.” On oublie trop souvent que les grands organismes internationaux tels que le FMI ou la Banque mondiale n’ont été créés que par une poignée de pays, sous les auspices des Etats-Unis. Aussi, un œil sur les intérêts nationaux chinois et l’autre sur les critiques intérieures accusant le régime de “dorloter” l’Occident, Pékin a entrepris d’accentuer sa pression pour remodeler les systèmes internationaux afin de les rendre plus favorables à la Chine. Les Chinois sont beaucoup plus disposés à participer à des regroupements qu’ils ont contribué à mettre en place, comme l’Organisation de coopération de Shanghai, une sorte d’OTAN d’Asie centrale dans laquelle la Chine (comme l’indique clairement l’intitulé de l’organisation) occupe la première place. Considérée avec beaucoup de condescendance lors de sa création, en 1996, elle est devenue un des piliers de la sécurité régionale.

    De la même façon, les efforts déployés par Pékin pour faire du yuan un concurrent du dollar enregistrent aujourd’hui de timides mais incontestables progrès. Au cours des derniers mois, la Chine a signé des accords d’échange de monnaie d’un montant de 100 milliards de dollars avec six pays, parmi lesquels l’Argentine, l’Indonésie et la Corée du Sud. Le yuan est devenu une devise commerciale officielle entre les pays d’Asie du Sud-Est et deux provinces chinoises [le Yunnan et le Guangxi] frontalières de ceux-ci. “Le yuan servira prochainement de monnaie d’échange avec l’Inde, le Pakistan, la Russie, le Japon et la Corée du Sud”, pronostique Gu Xiaosong, directeur de l’Institut d’études asiatiques de Nanning [capitale de la province du Guangxi]. Ces pays pourront à terme utiliser la monnaie chinoise pour conclure des marchés entre eux. Et, dans une initiative plus discrète mais tout aussi importante sur la voie de la transformation du yuan en une devise internationale librement convertible, Pékin a émis à Hong Kong, vers la fin de l’année dernière, sa première offre d’obligations internationales.

    Faire du yuan une monnaie d’échange

    Pékin contribue de manière tout aussi discrète à refaçonner Internet. On a pu voir récemment la presse faire ses gros titres de la prise de bec entre Pékin et Google, qui, à la suite du piratage de ses réseaux à partir d’ordinateurs chinois, a annoncé qu’il refusait désormais de se plier aux dispositifs de censure locaux. Mais, par ailleurs, les Chinois travaillent d’arrache-pied à la mise au point de la prochaine génération de normes Internet – ce que l’on appelle l’IPv6 (Internet Protocol version 6). On estime que la version actuelle, IPv4, devrait avoir épuisé dès l’année prochaine le nombre d’adresses IP utilisables. Pékin est impatient de voir arriver ce moment, car la grande majorité des adresses – il en existait 1,4 milliard en août 2007 – sont allées à des entreprises ou à des particuliers américains, alors que la Chine n’en a obtenu que 125 millions – soit cinquante fois moins par tête d’habitant. L’IPv6 permettra la mise en place de plusieurs milliers de milliards de nouvelles adresses utilisables aussi bien pour des sites Internet que pour des dispositifs domotiques intelligents ou des applications militaires – et Pékin entend bien obtenir sa part. La Chine pourrait également bénéficier d’une nouvelle occasion de renforcer son contrôle de la Toile. Contrairement à l’architecture actuelle, l’IPv6 permet de lier les adresses à des ordinateurs ou à des appareils mobiles spécifiques, ce qui augmentera la capacité du régime à surveiller ses internautes.

    Toutes ces initiatives sont motivées par un étrange mélange d’assurance, de fierté et d’insécurité. D’un côté la Chine, qui sait que ses capacités technologiques s’améliorent de façon spectaculaire, entrevoit la possibilité de dépasser l’Occident dans certains domaines. “On a toujours eu, en Chine et dans beaucoup d’autres pays émergents, le sentiment que l’Occident était l’endroit où il fallait être – et puis, brusquement, cela n’est plus vrai”, remarque Ruchir Sharma, responsable des marchés émergents chez Morgan Stanley Investment Management. De nombreux scientifiques et chercheurs chinois rentrent au pays pour y mener des recherches originales dans des laboratoires généreusement financés. D’un autre côté, les Chinois craignent, s’ils ne prennent pas part à la définition des nouvelles normes, que celles-ci soient manipulées par leurs adversaires. Le régime a par exemple tenté d’empêcher les ordinateurs gouvernementaux de fonctionner sous logiciels Microsoft, en grande partie parce que les Chinois soupçonnent ces logiciels de comporter une “porte dérobée” permettant au gouvernement américain de lancer des cyberattaques contre la Chine.

    Participerà la définition des normes technologiques

    En réalité, si la Chine ne cherche pas nécessairement à dominer le monde, tous ses actes visent à promouvoir les intérêts chinois. Les programmes spatiaux de Pékin sont tenus hautement secrets, mais ils ont connu ces dernières années une forte accélération avec le premier test réussi d’une arme antisatellite en 2007, suivi cette année par le lancement d’un missile sol-air exoatmosphérique (dont certains experts occidentaux estiment qu’il pourrait être un nouveau tueur de satellites). Début mars, la Chine a confirmé son intention de lancer en octobre prochain une seconde sonde lunaire automatique, et d’effectuer en 2011 le lancement d’un module spatial qui procéderait au premier exercice d’arrimage chinois, les deux projets préludant à un premier alunissage en 2013. Alors que les Etats-Unis opèrent des coupes claires dans le budget de la NASA, la Chine est le seul pays à réaliser des investissements majeurs dans l’exploration spatiale. Pourquoi cette volonté d’aller sur la Lune ? Il est clair que Pékin attend plus de gains matériels de ses aventures spatiales que n’en ont obtenu les Américains. Certains scientifiques chinois pensent que c’est dans l’espace que l’on trouvera de nouvelles sources d’énergie potentielles comme l’hélium 3, ainsi que des gisements inexploités de minerais rares dont est gourmande la production industrielle terrestre ; Ye Zili, de la Société chinoise de science spatiale, aurait déclaré que lorsque les Chinois atteindront la Lune ils ne se contenteront pas de “ramasser une poignée de cailloux” – une petite pique faisant allusion aux missions américaines du passé. La réglementation concernant l’exploitation des ressources spatiales n’a pas encore été établie. Au moment où elle le sera, la Chine veut que ses intérêts soient représentés. Le même principe explique l’élan qui s’est emparé du pays pour dépasser le reste du monde : faire en sorte que la Chine ait son mot à dire dans la définition des futures normes et règles mondiales. La Chine sait qu’elle peut plus facilement progresser sur l’échelle économique, dans des technologies nouvelles et encore en développement, que dans les industries traditionnelles, et c’est ce qui explique pourquoi le pays, premier pollueur mondial, est également devenu celui qui soutient le plus activement les technologies vertes. Grâce à des subventions publiques massives, le pays est désormais leader mondial en matière de matériel de production d’énergie solaire et éolienne, et devrait rapidement fixer les normes de la prochaine génération de véhicules à énergie propre. Les batteries fabriquées par l’entreprise chinoise BYD équipent déjà au moins un quart du marché mondial des téléphones mobiles ; aujourd’hui, ce fabricant de batteries est en tête de la compétition mondiale pour adapter ces batteries aux automobiles, le plus gros obstacle qui reste sur le chemin de la création d’un marché viable pour les voitures électriques et hybrides.

    A la recherche de l’identité chinoise

    Grâce aux contrats publics, la Chine possède la plus grande flotte de véhicules à énergie propre du monde. Plus la technologie évoluera, plus l’on peut parier que Pékin favorisera la diffusion des voitures propres sur le marché intérieur (qui, l’année dernière, a surpassé le marché américain en nombre de véhicules vendus). Et si les Chinois devaient réussir à développer non seulement l’étalon-or technologique du secteur automobile mais aussi un marché d’une taille suffisante, ils pourraient espérer dominer l’avenir du secteur automobile mondial.

    Quand ce jour viendra, il sera intéressant de voir si les Chinois – et le monde – continueront à soutenir la règle actuelle de libre-échange et de compétition mondiale ouverte qui leur a permis d’atteindre leurs niveaux actuels de paix et de prospérité. On constate déjà des changements inquiétants dans la façon dont la Chine traite les entreprises étrangères. Il y a dix ans, Pékin faisait de son mieux pour attirer les investisseurs étrangers. Aujourd’hui, les règles ont changé. Les nouvelles dispositions juridiques sur les fusions rendent plus difficile l’acquisition d’entreprises chinoises par des entreprises étrangères. En décembre 2009, la chambre de commerce américaine et 33 autres organismes commerciaux du monde entier ont adressé à Pékin un courrier protestant contre une législation dont ils estiment qu’elle exclut de fait les entreprises étrangères des lucratifs marchés publics chinois. L’idée selon laquelle la Chine, une fois enrichie, finirait par ressembler aux Etats-Unis, ou du moins qu’elle serait mieux disposée à l’égard de l’agenda américain, se révèle erronée. La Chine ne s’est jamais transformée sous l’influence de l’extérieur, et il est peu probable que cela arrive. Parmi les Chinois ordinaires, la fierté à l’égard des perspectives de leur pays se mêle à un sentiment diffus que tout est encore trop nouveau et trop précaire. Le rythme étourdissant du changement a un effet particulièrement spectaculaire sur les jeunes Chinois, les incitant à se replier sur eux-mêmes et les rendant plus nationalistes – une tendance dont des experts comme John Lee, de l’Institut Hudson, pensent que c’est un des facteurs expliquant la nouvelle politique plus agressive de la Chine dans les domaines de la sécurité, des échanges et des affaires étrangères. Il est probable que cette agressivité ne fera qu’augmenter jusqu’en 2012, date à laquelle sera remaniée la direction du Parti communiste chinois. D’ici là, les responsables “perdront des points s’ils sont perçus comme trop coulants dans les négociations avec les Etats-Unis”, estime Cheng Li, de la Brookings Institution.

    Il est clair que la Chine est toujours à la recherche de son identité : est-elle un pays riche ou un pays pauvre, une grande puissance qui devrait jouer un rôle de premier plan dans les questions mondiales ou une puissance en développement qui devrait d’abord s’occuper d’elle-même ? Cette ambiguïté devrait conduire à de nouvelles déconvenues semblables à celle de la conférence sur le climat de décembre 2009 à Copenhague, où Pékin a fait capoter un possible accord en refusant de s’engager sur une réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. C’est la crainte des Chinois de se trouver pris au piège dressé par l’Occident qui a entraîné l’attitude surprenante de la délégation chinoise à Copenhague. Personne ne peut savoir aujourd’hui à quoi ressemblera notre monde lorsque la Chine aura contribué à le remodeler. Une chose est sûre : le chemin qui conduira à ce monde-là promet d’être cahoteux.


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