• Comment progresser sur la voie du libre échange ?

    Comment progresser sur la voie du libre échange ?

    Jagdish Bhagwati

    NEW-YORK –   Lors des sommets du G20, les dirigeants des 20 pays les plus importants de la planète soulignent l'importance de maintenir et renforcer le libre échange. Cela s'est encore vérifié lors du sommet du G20 en juin à Toronto, même si le commerce n'a pas été sa priorité. Mais on en reste encore au niveau des discours (tenus généralement par les partisans de l'intensification des échanges commerciaux). Paradoxalement cela fait le jeu du protectionnisme, car si les discours ne se traduisent pas en actes, il ne peut guère y avoir d'avancée dans la direction du libre échange. Quant aux négociations du cycle de Doha (les négociations multilatérales sur le commerce), elles sont au point mort pour une durée indéfinie.

    Beaucoup d'observateurs ont été surpris que les Etats n'aient pas eu recours au protectionnisme quand la crise financière mondiale a frappé. Rétrospectivement, il est facile de comprendre pourquoi : ce sont les trois "I" qui mènent la politique, à savoir les idées, les institutions et les intérêts en jeu (par exemple ceux des lobbies). Or aucun de ces "I" ne va dans le sens du protectionnisme.

    Immédiatement après 1929, les économistes ont conclu que lors d'une dépression, les taxes douanières sont justifiées parce qu'elles permettent de détourner une demande mondiale agrégée insuffisante vers ses propres produits aux dépends des autres. Mais si chacun joue à ce jeu, les taxes douanières qui apparaissent un peu partout fonctionnent au détriment de tous sans relancer la croissance. La solution est évidemment de renoncer au protectionnisme pour augmenter la demande agrégée. Cette leçon a été bien comprise.

    Les institutions ont aussi apporté leur contribution. Après l'adoption de la loi Smoot-Hawley en 1930, à titre de rétorsion les Etats à travers le monde ont augmenté frénétiquement leurs barrières douanières, ceci sans aucun cadre réglementaire. Aussi les architectes de l'ordre mondial d'après-guerre ont-ils adopté en 1947 l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) qui devrait être l'agent de cette régulation, au même titre que l'OMC aujourd'hui qui inclut et élargit le GATT depuis 1995. On  peut remarquer que lors de la crise, aucun pays n'a remis en question la réglementation de l'OMC.

    Certaines pressions en faveur de mesures protectionnistes ont abouti, car la réglementation de l'OMC ne les interdit pas. Ainsi les tarifs consolidés (tarifs qui ne peuvent dépasser un taux convenu) permettent aux Etats d'augmenter leurs taxes douanières, car elles sont souvent en deçà. Générant des intérêts antiprotectionnistes, l'apparition de nouvelles structures économiques mondiales a empêché le déclenchement de guerres commerciales dans le cadre de l'OMC.

    Aussi, quand le Congrès américain a adopté des dispositions les incitant à acheter américain, de nombreuses entreprises américaines (notamment Boeing, Caterpillar et General Electric) craignant d'encourir des représailles sur leurs marchés étrangers ont fait pression pour édulcorer la législation. Elles ont eu gain de cause.

    Le cycle de négociations de Doha devrait bénéficier à ces entités qui sont un pilier du soutien au libéralisme. On pourrait comprendre que durant une dépression les citoyens ne veuillent pas prendre de risques et s'opposent à la libéralisation des marchés. Mais comme le montrent les sondages aux USA et ailleurs, une majorité de l'opinion publique est favorable au libre échange - car elle a maintenant conscience que dans une économie mondiale fortement intégrée, l'emploi dépend du commerce.

    Les négociateurs du cycle de Doha ont résolu beaucoup de questions importantes, mais les négociations ont buté la première fois l'année dernière sur le refus de l'Amérique de diminuer encore ses subventions au secteur agricole et à l'opposé sur l'exigence de l'Inde visant à faire adopter des mesures destinées à protéger ses millions de petits paysans de la concurrence inéquitable d'une agriculture américaine subventionnée.

    Aujourd'hui, du fait du fait de la situation politique intérieure en Inde et aux USA, c'est uniquement l'intransigeance de ces deux pays qui bloque les négociations. En Inde, les dernières élections ont permis au parti du Congrès de s'affranchir de son alliance avec les communistes hostiles au libre échange, accroissant ainsi la flexibilité du Premier ministre Manmohan Singh qui lui est favorable. Mais la dernière élection américaine a conduit à une majorité d'élus démocrates au Congrès qui doivent en partie leur siège aux syndicats méfiants à l'égard du libre échange, ce qui entrave la liberté de manouvre du président Obama.

    Or le soutien dont il dispose de la part du secteur manufacturier et de celui des services est chancelant, car ils veulent davantage de concessions de la part des pays étrangers. Si Obama  adoptait une attitude favorable à la conclusion du cycle de Doha ainsi que cela avait été décidé, il pourrait devenir un général sans troupe. Lors du récent sommet du G20, son silence était assourdissant.

    Dans ces conditions, comment aller de l'avant sur la voie du libre échange ? Une solution qui a la faveur de certains cercles de réflexion à Washington consiste à continuer sur la même voie en demandant davantage. Mais cela signifierait plusieurs années de renégociation. Le cycle de Doha serait mort de facto.

    L'autre solution est de conclure le cycle de Doha en trouvant une solution au désaccord américano-indien sur l'agriculture. Il faudrait pour cela des concessions mutuelles qui ne soient pas susceptibles de déstabiliser les dirigeants des deux pays. Cela suppose quelques concessions mineures supplémentaires de la part des grands pays en développement, ainsi que de la part des USA et de l'UE en ce qui concerne les services.

    Mais les lobbyistes de Washington rejetteraient cette solution toute simple si le cycle de Doha devait être l'étape finale. Il faut donc prévoir  un nouveau cycle de négociations.  Il pourrait s'appeler le cycle Obama... Car ce dernier doit faire honneur à son prix Nobel en tant que multilatéraliste !

    agdish Bhagwati, Professor of Economics and Law at Columbia University and Senior Fellow in International Economics at the Council on Foreign Relations, is the author of Termites in the Trading System: How Preferential Trade Agreements Undermine Free Trade.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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