• Comment une banque d'affaires réputée prudente est devenue un casino spéculatif

    Comment une banque d'affaires réputée prudente est devenue un casino spéculatif


    Londres Correspondant
     

     

    Sur son site Internet, Goldman Sachs (GS) proclame haut et fort le premier précepte de sa charte interne : " Les intérêts de nos clients priment. " Or, aujourd'hui, ceux-ci se rebiffent devant le double jeu d'une institution à la fois juge et partie, qui joue sur les deux tableaux. Les britanniques Lloyds Banking Group et Royal Bank of Scotland, l'allemande IKB, le gouvernement grec, les groupes énergétiques chinois font partie des multiples victimes de la stratégie de l'enseigne visant à privilégier ses opérations en compte propre.

    " Goldman Sachs est uniquement motivé par ses intérêts, ce qui est étrange pour une banque conseil " : tel est le bilan que tire un entrepreneur britannique qui a eu recours à l'institution new-yorkaise pour s'introduire en Bourse aux Etats-Unis.

    Comment Goldman Sachs est-elle passée, en deux décennies, d'une banque d'affaires traditionnelle réputée pour sa prudence à un vaste casino spéculatif ? Après la retraite de son PDG historique, le prudent John Weinberg, en 1990, le métier du négoce a pris le pouvoir chez GS.

    Ses successeurs, Robert Rubin et Jon Corzine, traders de formation, ont privilégié les activités de marché, plus rentables que les mandats de conseil aux entreprises. Arrivé aux commandes en 2000, Hank Paulson, un banquier conseil traditionnel, s'est efforcé - en vain - de rétablir l'équilibre entre les deux activités. Devenu secrétaire au Trésor en 2006, il a catapulté son second, Lloyd Blankfein, au sommet.

    Cet ancien trader en métaux s'est entouré d'un état-major de traders moulés comme lui à la dure école du courtier en matières premières J. Aron. Peu après sa nomination, il lance une stratégie consistant à créer un vaste supermarché de la finance mêlant trois activités : conseil aux entreprises, gestion de patrimoine et négoce pour compte propre.

    En parfaite légalité, les informations obtenues auprès des clients doivent désormais nourrir les trois activités. Les comptes deviennent, selon l'analyste réputé Brad Hintz, " une vaste bouillabaisse " où il est impossible de s'y retrouver. L'évolution des revenus illustre ce transfert de pouvoir.

    En 1999, le négoce représentait 43 % du revenu net de Goldman de 13,3 milliards de dollars (10 milliards d'euros), la banque d'investissement 33 %, et la gestion de patrimoine 24 %.

    En 2006, les parts sont respectivement de 68 %, 15 % et 17 % sur un revenu de 37,7 milliards (28,3 milliards d'euros). Et en 2009, de 77 %, 10 % et 13 % d'un revenu de 45,1 milliard de dollars (33,8 milliards d'euros).

    Comment expliquer cette domination du trading ? D'abord, la vive concurrence qui oppose les banques dans le conseil ou la gestion de fortune réduit les marges, alors que le trading, en particulier obligataire, est guidé par les volumes. Ensuite, la culture maison très particulière - esprit d'équipe, pression constante, culte du succès à tout prix, arrogance - ne peut que favoriser les activités de marché.

    Jusqu'à la crise financière de l'automne 2008, le mastodonte a pu tirer profit de la volatilité des cours de matières premières, en particulier du pétrole, sa spécialité, de la déréglementation financière et de l'essor des hedge funds. Et avec la crise, GS a été le premier bénéficiaire de la disparition de gros concurrents dans le négoce (Lehman Brothers et Bear Stearns) et de l'affaiblissement de banques d'affaires concurrentes, telles Merril Lynch et Morgan Stanley.

    Bien que cotée en Bourse depuis 1999, Goldman Sachs est restée fondamentalement le partenariat de ses débuts : un " club " peu transparent qui se referme comme une huître devant analystes et médias.

    Et à l'inverse de ses dangereux concurrents - JP Morgan Chase et Barclays - GS n'a pas de face publique, en l'occurrence une banque commerciale avec guichets et publicité auxquels le public peut s'identifier. C'est pourquoi, face aux scandales qui s'accumulent, son gantelet se referme aujourd'hui sur le vide.

    Marc Roche


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