• Contrôle des capitaux : ne nous laissons pas bercer par le chant des sirènes !

    Contrôle des capitaux : ne nous laissons pas bercer par le chant des sirènes !

    Eswar Prasad

    ITHACA, NEW-YORK – Le contrôle des capitaux est à nouveau à la mode. Confrontés à une forte appréciation de leur devise, des pays comme l'Indonésie, la Corée et Taiwan craignent un boom des actifs alimenté par l'entrée de capitaux spéculatifs. Ils ont donc récemment pris des mesures pour limiter leur flux.

    Dans beaucoup d'autres pays émergents, notamment l'Inde, soumis à la pression de leurs exportateurs affectés par la hausse du taux de change, nerveuses du fait de la situation, les banques centrales envisagent également de contrôler plus strictement les mouvements de capitaux entrant. Et au début de l'année, le FMI s'est exprimé en faveur du contrôle des mouvements de capitaux. Mais ce nouvel engouement pour le contrôle des capitaux résiste-t-il à l'examen ?

    Le contrôle des capitaux est une mauvaise idée, une idée bien plus séduisante en théorie qu'en pratique. Les pays émergents devraient considérer l'arrivée de capitaux comme l'occasion de renforcer leur marché financier et non en priorité comme une menace à l'égard de leur stabilité financière.

    Un afflux incontrôlé de capitaux pourrait être annonciateur d'un désastre pour un pays marqué par des marchés financiers dysfonctionnels, un haut niveau de corruption et des politiques monétaires et budgétaires insuffisamment volontaristes. Il pourrait donc sembler raisonnable que les pays émergents mettent un frein à l'entrée des capitaux étrangers ou même reviennent en arrière de manière à mettre de l'ordre chez eux auparavant.

    Mais rétablir le contrôle des capitaux n'est pas une bonne chose. Quand il existe une incitation financière suffisante pour que les investisseurs fassent traverser les frontières à leurs capitaux, ils y parviennent, encouragés en cela par la prolifération d'entreprises présentes dans de nombreux pays à la fois et par l'expansion du commerce international qui permet de camoufler les flux de capitaux et de déjouer les contrôles.

    Même dans une économie sous contrôle comme celle de la Chine, un énorme flux de capitaux est parvenu à déjouer tous les contrôles lors de la dernière décennie. Et si l'on contrôle une voie d'entrée des capitaux, ils pénètrent par une autre voie. 

    Même inefficace, le contrôle des capitaux a un coût. C'est une protection contre la concurrence pour ceux parviennent à déjouer la réglementation ou qui ont des relations sur le plan politique ou économique - mais il désavantage considérablement les entreprises de taille moyenne, or ce sont les principales créatrices d'emploi.

    Le contrôle des capitaux est également porteur d'incertitude. L'effondrement de la Bourse en Thaïlande en décembre 2006 après l'imposition d'une modeste taxe sur les capitaux entrants est un exemple de ce qui peut arriver. Plus généralement, le jeu du chat et de la souris qui apparaît lorsque les autorités essayent de devancer les tentatives des investisseurs pour échapper aux contrôles ne favorise ni la stabilité ni la croissance.

    Les pays émergents doivent renforcer leurs marchés financiers de manière à utiliser plus efficacement les capitaux étrangers entrants. Ainsi l'Inde a grand besoin de financement pour développer ses infrastructures - un besoin auquel les banques locales ne peuvent répondre entièrement. Ouvrir le marché obligataire privé indien inciterait les investisseurs étrangers à participer au développement des infrastructures du pays tout en leur assurant une bonne rentabilité, ceci au moment où le potentiel productif de l'Inde est en croissance.

    Une approche complémentaire consisterait à déréguler davantage la sortie des capitaux de manière à contrebalancer le flux de capitaux entrants. Cela permettrait aux ménages et aux entreprises nationales d'investir plus facilement à l'étranger et de diversifier leur portefeuille. La Chine a fait cela avec son programme d'aide aux investissements à l'étranger, le QDII.

    Pour autant l'arrivée de capitaux étrangers n'est pas sans risque, aussi les pays émergents ne doivent-ils pas ouvrir brutalement leurs comptes de capitaux. Les marchés financiers internationaux présentent encore de forts dysfonctionnements et sont toujours la proie de comportements moutonniers et d'autres pathologies.

    Les mantras sur la bonne politique budgétaire et monétaire ne sont pas d'un grand secours aux dirigeants des banques centrales et aux ministres des Finances qui ne parviennent pas à conjurer une arrivée massive de capitaux et les pressions internes contre une appréciation de la monnaie. Mais une réaction trop brutale contre une appréciation du taux de change qui pourrait suivre une forte croissance de la productivité stimulerait l'arrivée de capitaux. En fin de compte, c'est une politique avisée, des marchés financiers plus résistants et un bon fonctionnement institutionnel qui permettront de stabiliser et de gérer l'arrivée de capitaux étrangers.

    Aussi tentantes soient-elles, des mesures apparemment faciles comme le contrôle des capitaux donnent un faux sentiment de sécurité et retardent les réformes économiques nécessaires. La dure réalité est que les responsables politiques des pays émergents n'ont guère le choix : plutôt que de se battre contre l'inévitable, ils doivent prendre l'initiative et gérer l'ouverture des marchés, de manière à améliorer le rapport bénéfice/coût des échanges.

    Le contrôle des capitaux présente le triple désavantage de son coût, de problèmes en politique intérieure en raison de la volatilité du flux de capitaux entrants et de la perte de beaucoup des bénéfices potentiels liés à ce flux.

    Eswar Prasad est professeur d'économie à l’Université de Cornell et membre de la Brookings Institution. Il a dirigé le département des études financières du FMI.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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