• Coupable prudence

    Coupable prudence

    L'éclairageContrairement à ce qu'affirment ses adversaires, la politique de relance de M. Obama n'a pas été inefficace, mais elle a été insuffisante

    Supposons un instant que l'élection présidentielle américaine de 1932 ait eu lieu en 1930, au début de la Grande Dépression. Supposons encore que Franklin Delano Roosevelt l'ait emportée cette année-là, même sans la majorité écrasante dont il bénéficia deux ans plus tard. Peut-être la suite des événements aurait-elle été très différente. Le président aurait pu assister, impuissant, à l'effondrement de la production et de l'emploi, et les Etats-Unis n'auraient peut-être pas vécu les décennies de domination démocrate qu'ils connurent ensuite.

    Le mouvement de la roue de l'Histoire dépend de tels hasards. Les choses se sont passées différemment avec l'élection de Barack Obama : la crise l'a porté au pouvoir à la veille de l'effondrement économique. Je suggérais alors, avec d'autres, qu'il devait mener une politique extrêmement agressive. Tel ne fut pas, hélas !, le cas.

    La politique adoptée n'était pas erronée : les responsables politiques - contrairement à certains économistes - avaient beaucoup appris des années 1930. Les gens sensés savaient qu'une expansion monétaire et budgétaire agressive était nécessaire, combinée à une reconstruction du secteur financier.

    Mais, comme l'avait souligné Larry Summers, le principal conseiller économique de M. Obama : " Lorsque les marchés ont visé trop haut, les politiciens ne doivent pas hésiter, eux aussi, à viser haut. " Malheureusement, l'administration n'a pas suivi cet excellent conseil. Ce qui a permis à ses adversaires d'affirmer que la politique suivie était inefficace alors qu'elle n'était qu'insuffisante.

    En conséquence, l'administration a perdu sa crédibilité auprès de l'opinion et les chances d'une nouvelle expansion budgétaire se sont envolées. Avec, par ailleurs, une Réserve fédérale prudente, l'éventualité d'une longue période de croissance molle et de chômage élevé paraît très probable. De même que paraissent probables les risques de frictions politiques aux Etats-Unis et dans le monde.

    Bizarrement, l'idée selon laquelle les politiques adoptées au cours des derniers mois de l'administration Bush et des premiers mois de la nouvelle étaient préférables à l'inaction est contestée outre-Atlantique. Un récent article d'Alan Blinder, ancien vice-président de la Fed, et de Mark Zandi, de Moody's, démontre que ces critiques sont erronées. Les auteurs se sont servis d'un modèle macroéconomique standard pour évaluer ce qui se serait passé s'il n'y avait respectivement eu aucune intervention, pas d'interventions financières (dont la politique monétaire) et pas d'action budgétaire. Ils concluent que la chute du plus haut au plus bas du produit intérieur brut (PIB) aurait frisé les 12 % en l'absence de réaction en matière de politique économique, au lieu des 4 % que l'on a de fait enregistrés. De même, le taux de chômage aurait atteint les 16,5 %, au lieu des 10 % constatés aujourd'hui. Un effondrement de 12 % du PIB aurait par ailleurs entraîné un déficit budgétaire de 2 600 milliards de dollars (2 000 milliards d'euros) pour l'année budgétaire 2011. La simulation est tout aussi désastreuse dans le cas d'une réaction budgétaire modeste, non accompagnée de la moindre réponse financière. Elle est un peu meilleure dans l'hypothèse inverse.

    L'affirmation selon laquelle les modestes mesures de relance - 5,7 % seulement du PIB 2009, étalés sur plusieurs années - adoptées en février 2009 ont eu un effet positif se trouve confirmée par l'analyse de l'office budgétaire du Congrès, qui soutient qu'en 2010, grâce aux mesures de relance, le PIB américain enregistrera une croissance de 1,5 % à 4,1 %, et que le taux de chômage sera de 0,7 % à 1,8 % inférieur à ce qu'il aurait été sans elles.

    Les panglossiens, persuadés que l'économie privée est toujours équilibrée à condition que les gouvernements s'abstiennent d'intervenir, ne sont naturellement pas d'accord. Je souhaiterais qu'il fût possible de procéder à l'expérience sans porter tort à des centaines de millions de personnes. Mais je trouve extrêmement bizarre l'idée selon laquelle laisser s'écrouler une grande partie du système financier, s'abstenir de recourir à une politique monétaire non conventionnelle et s'efforcer de résorber le déficit budgétaire aurait favorisé une reprise plus rapide et plus vigoureuse.

    Il est en tout cas très intéressant de comparer la situation des Etats-Unis avec ce qui s'est passé dans d'autres pays avancés. La baisse de la production américaine (et donc de la demande) a été relativement modérée, mais la hausse du chômage exceptionnellement forte en raison d'une amélioration extraordinaire de la productivité.

    Du fait que les Etats-Unis ont été l'épicentre de la crise financière, la baisse relativement modérée de la production est en soi remarquable. De surcroît, comme les relances budgétaire et monétaire ont un effet direct sur la demande et la production, mais pas sur l'emploi, cela traduit incontestablement la réussite de la politique adoptée.

    Dans le même temps, le zèle avec lequel les patrons américains ont licencié leurs personnels est aussi extraordinaire. Il ne fait aucun doute qu'une partie des licenciements s'explique par l'effondrement du secteur de la construction. Mais une part en est aussi attribuable à la facilité avec laquelle les entreprises américaines peuvent licencier leurs salariés, et aux incitations économiques qui, dans une période de ralentissement, poussent les patrons à préserver leurs marges aux dépens des emplois.

    Un débat s'est instauré pour déterminer quelle part de la hausse du chômage était d'ordre structurel. Ma réponse, fondée sur l'expérience européenne, est que le laisser persister est le plus sûr moyen pour qu'il devienne structurel. Sur le court terme, la façon la plus simple d'empêcher que cela n'arrive est d'accroître la demande, et donc la production. Vu le très net fléchissement du marché du travail, l'absence du moindre risque d'inflation - c'est beaucoup plus la déflation qui menace - et l'absence de pression des marchés obligataires ou des devises sur de nouvelles relances monétaires et budgétaires, c'est cette politique qu'il faut mener. Et pourtant, hélas !, la Fed semble avoir décidé de s'endormir et l'administration américaine a perdu l'initiative.

    Que va-t-il se passer ? Je pense qu'après les élections de mi-mandat, les républicains, revigorés, vont proposer de nouvelles baisses d'impôts et ignorer les déficits budgétaires. Ils prétendront que cela n'a rien à voir avec une relance qu'ils honnissent, alors qu'en réalité, cela revient quasiment au même - creuser les déficits budgétaires pour compenser la frugalité privée.

    Cela mettrait l'administration dans une situation délicate. Elle devra choisir entre opposer son veto aux baisses d'impôts et les accepter, permettant ainsi aux républicains de se targuer d'une reprise " emmenée par les yachts et les résidences ". Toute reprise est certes meilleure que pas de reprise du tout. Mais elle aurait pu être bien plus vigoureuse qu'elle ne l'est. Ceux qui ont choisi la prudence quand il fallait faire preuve d'audace paieront le prix fort.

    Par Martin Wolf

    Cette chronique de Martin Wolf,

    éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le " Financial Times ". © FT.

    (Traduit de l'anglais par Gilles Berton)


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