• Crise des retraites ou crise tout court ?

    Crise des retraites ou crise tout court ?

     

    Annoncé comme l'enjeu majeur du demi-siècle à venir, le problème des retraites a été brutalement accéléré par la crise. Selon les derniers calculs présentés par le Conseil d'orientation des retraites (COR), un déficit de 1,7 % du PIB initialement attendu pour 2030 (dans le cadre d'une prévision faite en 2007) est désormais prévu pour 2010 ! Dans la projection la plus optimiste du COR, ce déficit récurrent se maintiendra jusqu'en 2050. Dans le scénario le plus sombre, le déficit continuera à s'accroître, pour atteindre 3 % du PIB, à partir de 2030.

    Ces chiffres sont inquiétants, sans être bouleversants. A l'horizon 2050, on pourrait enregistrer un quasi-doublement du PIB, ce qui laisse de la marge... Ce qui est neuf, c'est l'urgence soudaine qui est donnée au problème, du fait de la crise. Or les mesures nécessaires pour colmater aujourd'hui la brèche ne sont pas de même nature que celles qui sont nécessaires pour assurer l'équilibre dans la durée.

    L'exemple de la " retraite à 60 ans " est à cet égard emblématique. Comme chacun sait, l'âge de retraite n'est nullement égal aujourd'hui à " 60 ans ". Le droit à une retraite pleine dépend du nombre d'années de cotisation, qui atteindra quarante et un ans, en 2012. Le seuil des 60 ans ouvre seulement le droit de liquider sa retraite à taux plein si l'on a cotisé les annuités requises, et avec décote sinon.

    Considérons un salarié qui n'a pas cotisé suffisamment, mais qui décide quand même de prendre sa retraite. Où est le mal ? Il part plus tôt mais il gagne moins. La décote qui lui est appliquée permet, en théorie, de rendre ce choix indifférent à l'Etat. Ce qui change est le déficit courant, on devrait dire " en trésorerie ", de l'Etat. C'est préoccupant pour un gouvernement inquiet de l'évolution à court terme de ses finances publiques.

    Mais la question n'a rien à voir avec les perspectives de long terme qui devraient organiser le débat. Dans le cas d'un retraité qui a déjà cotisé la totalité de ses annuités, la situation est plus cocasse encore : en repoussant l'âge de départ au-delà de 60 ans, on lui interdirait d'encaisser ses droits, l'obligeant à accumuler une créance sur l'Etat, alors même qu'il appartient au segment le plus vulnérable de la population, composé de ceux qui ont commencé à travailler avant 19 ans et ont cotisé ensuite sans discontinuité...

    Ce que montre la crise actuelle est en réalité simple et incontournable : un régime de retraite par répartition dépend des vicissitudes de la masse salariale. Dans certaines propositions inspirées du régime suédois, telles celles de Thomas Piketty et Antoine Bozio, il faut intégrer ce risque dans le calcul des droits, et indexer les retraites sur la croissance (positive ou négative) de la masse salariale. Ce serait un (juste) retour au régime qui prévalait avant la réforme Balladur, laquelle avait indexé les retraites sur les prix contre toute logique macroéconomique.

    Le débat qui s'ouvre aujourd'hui devrait toutefois explorer d'autres options. Les calculs du COR sont ici particulièrement précieux. Ils montrent la fragilité des solutions qui ne reposeraient que sur la modification d'un seul paramètre. A s'en tenir au scénario le plus favorable, plusieurs résultats spectaculaires apparaissent.

    Si l'on ne jouait que sur le seul niveau des pensions, il faudrait les baisser de 36 % par rapport au revenu net des cotisants pour retrouver l'équilibre. Si on ne jouait que sur la durée de cotisations, il faudrait l'augmenter de dix ans par rapport à 2008. Et si on ne jouait que sur les cotisation, il faudrait les augmenter de 10 points environ.

    Le paradoxe toutefois est que ces ajustements effrayants ne visent, dans cet exemple, qu'à absorber un déficit récurrent, on ose dire " seulement " égal à 1,7 % du PIB...

    On se dit ici qu'un autre instrument plus large, telle une TVA sociale, serait plus utile qu'un allongement de dix ans de la durée de cotisation... Une méthode équivalente serait de remonter sur une TVA sociale tout ou partie des branches qui ne sont pas directement liées au travail, famille et maladie, pour retrouver de la marge sur le terrain des cotisations.

    En toute hypothèse, il est clair qu'aucun levier ne pourra, seul, régler le problème, et qu'il faudra jouer sur tous à la fois. Au-delà de l'équilibre à atteindre aujourd'hui, c'est toutefois une méthode pour l'avenir qui doit être trouvée, pour éviter un psychodrame récurrent. Entre le scénario le plus favorable et le moins favorable, il y a un écart de financement de 1,3 % de PIB. Faut-il attendre que le mauvais cas de figure se présente pour le régler ? Faut-il envisager dès aujourd'hui le pire pour être tranquille ensuite ? Manifestement, aucune des deux solutions n'est satisfaisante...

    A l'instar d'un régime par points, qui fixe leurs valeurs au niveau qui assure l'équilibre, mais sans accepter pour autant la logique qui fait reposer l'ajustement sur le seul retraité, il faut s'entendre sur des règles (automatiques) pour faire face aux risques à venir. Ce qu'il faut en effet est moins un nouvel ajustement " une fois pour toutes " qu'un regard lucide sur la signification de la crise : la démonstration de la solidarité de fait qui lie retraités et actifs aux cycles macroéconomiques.

     

    Daniel Cohen


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