• Davos année zéro

    Davos année zéro

    Pour son quarantième anniversaire, le Forum économique mondial de Davos a rangé ses certitudes au placard. Les 2.500 participants ont fait part de leurs espoirs, mais plus encore de leurs doutes. Et l'idée que ça ne peut plus continuer comme avant est revenue sans cesse. Au centre des débats : le rôle de la finance.

    Reconstruire. C'était l'un des mots d'ordre à Davos cette année, pour la quarantième édition du Forum économique mondial. L'injonction était parfaitement justifiée. Car ce qui ressort du forum 2010 où se sont confrontés 2.500 chefs d'entreprise, gouvernants, universitaires, journalistes et leaders associatifs ou spirituels, c'est un immense champ de ruines. Certes, la planète continue de tourner et les affaires sont reparties. Mais ça ne suffit pas. « Il y a une croissance statistique, mais il y a une récession humaine », explique Larry Summers, le conseiller économique du président américain Barack Obama. Encore plus frappant : les certitudes économiques se sont effondrées avec l'implosion de Wall Street qui a touché presque instantanément toute la planète. A quoi sert la finance ? Comment l'entreprise doit-elle se projeter dans le temps ? Pourquoi les pays ont-ils autant de mal à décider ensemble, comme l'a montré le sommet de Copenhague ? Le maître des lieux, Klaus Schwab, l'a dit à sa manière dans son discours inaugural : « L'an dernier, les gouvernements semblaient réellement impliqués dans la coopération internationale. Aujourd'hui, nous espérons qu'ils le sont toujours. » Le président français a fait un discours énergique et volontariste, accueilli avec scepticisme par les Anglo-Saxons, nombreux au forum. Mais l'idée que ça ne peut plus continuer comme avant est revenue sans cesse. Du coup, les chefs d'entreprise se sont faits très discrets sur leurs projets, même si beaucoup d'entre eux font preuve en privé d'un vrai optimisme. Et certains politiques ont finalement préféré rester chez eux, comme le Brésilien Lula et le Japonais Yukio Hatoyama. Davos 2010, c'était le forum de tous les doutes. En voici la chronique.

    Des banquiers tétanisés

     « Mon objectif ? Faire en sorte que l'année prochaine, on ne parle plus de nous ici ! » A la fin d'une semaine de forum épuisante, ce grand banquier anglo-saxon n'en peut plus. Toute la semaine, la finance aura été au coeur de la critique. « Les banquiers ont oublié qu'ils devaient avant tout être au service de l'économie », avait tonné Nicolas Sarkozy. Comment les faire payer, comment mieux les surveiller ? Ces interrogations revenaient sans cesse.

    Les banquiers qui entendent gronder l'opinion publique ont profité de Davos pour tenter une contre-attaque et limiter les risques d'une dérive populiste. Redoutant que le débat sur la nouvelle régulation financière ne s'éternise, leur priorité est aujourd'hui d'aller vite. A leurs yeux, il conviendrait de fixer un cadre international concernant quelques éléments clefs (encadrement de l'effet de levier, des fonds propres, de la liquidité...), puis laisser ensuite aux législateurs nationaux le soin d'affiner au niveau national les nouvelles législations encadrant l'activité financière. « La coopération internationale, c'est très compliqué. Cela fait dix ans qu'on la pratique au sein de l'eurozone », témoigne Christine Lagarde, la ministre française de l'Economie, qui se veut, elle aussi, pragmatique. « On peut inventer de nouvelles lois. On peut aussi se donner les moyens d'appliquer celles qui existent en investissant davantage dans la supervision », fait valoir un banquier. Pas sûr que cela suffise à calmer l'opinion publique.

    Des hommes d'affaires incertains

    Normalement, l'étiquette davosienne veut qu'on ne soit pas ici pour parler « business ». « C'est pourtant ici que j'ai pris des premiers contacts qui ont ensuite débouché sur des contrats ou des rachats », avoue un homme d'affaires français. « Je suis là parce que mes clients sont là », évoque un autre businessman. Si, pris individuellement, les hommes d'affaires présents à Davos semblent avoir le moral, certains s'avouent inquiets pour la collectivité. En 2009, ils ont tous baissé drastiquement leurs coûts pour préserver leur rentabilité ; en 2010, ils espèrent que la demande va réellement repartir. Et là, deux camps s'opposent. Les Asiatiques, particulièrement nombreux dans la station des Grisons cette année, ne semblent guère inquiets. Les Occidentaux, eux, constatent que le chômage reste élevé. « Ne nous leurrons pas. L'Europe ne va pas créer beaucoup d'emplois dans les cinq ans qui viennent. Espérons que cela ne pousse pas les politiques dans des dérives », redoute un grand patron.

    Au-delà de la conjoncture, les dirigeants d'entreprise demandent aux politiques de redéfinir clairement les règles du jeu. Les géants de l'énergie, par exemple, veulent bien être mis davantage à contribution au nom de la cause écologique, « mais il nous faut un cadre clair, transparent et prévisible, sinon nous ne pourrons pas investir », prévient un géant du gaz.

    Des Etats fragilisés

    Trois mauvais élèves vantent les efforts qu'ils vont faire sous le regard impassible du professeur. L'Espagnol José Luis Rodriguez Zapatero, le Letton Valdis Zatlers et surtout le Grec Georges Papandréou ont l'air terriblement contrit devant Jean-Claude Trichet, le patron de la Banque centrale européenne, en expliquant tous qu'ils vont combler leurs gouffres budgétaires qui dépassent 10 % du PIB. En pleine ligne de mire médiatique, Papandréou accumule les promesses - baisse du salaire des fonctionnaires, réduction de la dépense publique, hausse d'impôts. Mais il sait qu'il aura du mal à convaincre : « Notre principal déficit, c'est la crédibilité, pas la finance. » La Grèce est au centre du paradoxe actuel. L'an dernier, les Etats ont prouvé qu'ils étaient indispensables en injectant 5.000 milliards de dollars dans des économies dévastées par le souffle de l'explosion financière. Eux seuls peuvent décider les fameuses nouvelles règles du jeu pour éviter de nouvelles catastrophes, sous l'influence des groupes de pression - la finance américaine déploie trois lobbyistes autour de chacun des membres du Congrès, affirme Larry Summers, le seul proche du président Barack Obama présent à Davos. Mais, aujourd'hui, leur existence même est menacée par l'ampleur des déficits budgétaires accumulés. Hier l'Islande, aujourd'hui la Grèce… Et demain ? Nouriel Roubini, économiste volontiers catastrophiste, dresse la liste des victimes potentielles d'une faillite : « L'Espagne, le Royaume-Uni, le Japon, les Etats-Unis… »

    Des économistes déconfits

    A Davos comme à Paris ou à Washington, il ne fait pas bon être économiste par les temps qui courent. Le brillant historien britannique Niall Ferguson, professeur à Harvard, attaque au lance-flammes. « La différence entre les économistes et les historiens ? Les économistes aiment les histoires. A partir d'une histoire, ils ont une intuition, bâtissent un modèle, puis emploient des maths. Les historiens, eux, aiment les histoires… vraies. » D'ailleurs, ils ont beaucoup plus travaillé sur les crises financières que les économistes (à l'exception notable parmi ces derniers de Ben Bernanke, devenu par chance président de la Réserve fédérale). Face à l'offensive, les économistes restent cois. Il est vrai que la flamboyante école de Chicago, qui postulait la rationalité des acteurs économiques et l'efficience des marchés, est partie dans le décor. Et qu'une approche plus ouverte comme l'économie « comportementale », qui s'efforce d'analyser le ressort de la décision humaine dans toutes ses dimensions, y compris psychologiques, voire neurologiques, a vraiment décollé depuis seulement deux décennies. Du coup, on revient aux fondamentaux. Le nom d'Adam Smith, considéré comme le père de la science économique, a été cité à plusieurs reprises. Pas le Smith de la « main invisible » des marchés qui concilie les intérêts des uns et des autres, mais le même Smith qui voulait aider les pauvres dans la « Théorie des sentiments moraux », écrite en 1759, vingt ans avant sa célèbre « Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations ». Oui, décidément, ici plus encore qu'ailleurs, il faut repenser, reconcevoir, rebâtir.

    Une planète sous tension

    A Davos, on ne s'intéresse pas qu'à l'économie. Quand les hommes d'affaires et les politiques lâchent les micros, ce sont les défenseurs de la planète qui montent sur scène et leur message est inquiétant. « La grippe A (H1N1) ne vous a pas fait peur ? Vous avez tort, lance le créateur d'une start-up spécialisée dans la veille de la menace pandémique. Les entreprises savent que la menace finira par se matérialiser. Les compagnies aériennes se couvrent contre le risque lié à la fluctuation des cours du pétrole. Demain, elles vont se couvrir contre les pandémies. »

    Si la maladie ne nous emporte pas, il faudra manger pour vivre. Et ici, le challenge s'annonce considérable. D'ici à 2050, la population devrait croître de 50 % pour dépasser les 9 milliards. Les 3 milliards d'habitants supplémentaires seront majoritairement issus des régions les plus pauvres de la planète. L'agriculture va devoir faire encore d'énormes gains en termes de productivité. Surtout en Afrique.

    Mais à Davos cette année, l'urgence écologique aura avant tout concerné les océans. « On prend dedans tout ce qu'il y a de bon. Et on y rejette tout ce qu'on a de mauvais », se désole Enric Sala, un océanographe. Aujourd'hui, 80 % des espèces de poisson sont menacées et la pollution dans le Pacifique, essentiellement sous forme de granules de plastique, recouvre une surface vaste deux fois comme le territoire français. « 12 % de nos terres sont des espaces protégés. Et seulement 0,5 % des océans. Or la seule manière de sauver les poissons est de créer des sanctuaires », explique le scientifique. L'objectif défendu à Davos : que d'ici à 2020, 20 % des océans soient protégés. Un projet de plus qui s'ajoute à la longue liste des bonnes résolutions dressée ici, cette année.

    DAVID BARROUX ET JEAN-MARC VITTORI NOS ENVOYES SPECIAUX À DAVOS

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