• Dénoncer les spéculateurs ne dispense pas de chercher à stabiliser les cours

    Dénoncer les spéculateurs ne dispense pas de chercher à stabiliser les cours

     

    A Washington, Bruxelles, Londres et Paris, on a en 2010 beaucoup parlé de spéculation. Les hommes politiques y ont trouvé un bouc émissaire facile aux crises qui ont affecté notamment les marchés monétaires et agricoles. L'euro fléchissait, le blé flambait, le coton s'emballait... Tout cela était la faute des spéculateurs qu'il fallait d'urgence réguler, encadrer, voire supprimer. L'interdiction de la spéculation, notamment pour des biens essentiels comme les produits agricoles, a fait l'objet de propositions venant de tous les bords politiques en Europe et aux Etats-Unis. Ce serait là s'attaquer à la conséquence plutôt qu'à la cause d'un état de fait : le chien aboie parce que la maison brûle ; on peut supprimer le chien, mais la maison continuera à brûler.

    La maison qui brûle, c'est l'instabilité qui affecte les marchés mondiaux, qu'ils soient monétaires, agricoles, énergétiques ou industriels. La seule certitude est que, demain, le prix du dollar, du pétrole, du blé et du cuivre, de l'acier et des plastiques sera différent de celui d'aujourd'hui. Tous les acteurs des filières industrielles et commerciales se doivent de gérer leurs anticipations et les risques qui leur sont liés : chercher à deviner ce que sera demain, c'est la signification du mot latin " speculare ". Dans une situation d'instabilité généralisée, nous sommes tous, de près ou de loin, des " spéculateurs ", qu'il s'agisse du producteur qui se demande quand il va vendre sa récolte, ou du simple touriste qui s'apprête à acheter des dollars pour son prochain voyage aux Etats-Unis. Il est vrai que l'instabilité s'est tellement généralisée ces dernières années que la spéculation a changé, sinon de nature, au moins de dimension. Le développement des marchés dérivés offrant à l'origine des outils de couverture du risque a provoqué une explosion des volumes traités, mais force est de constater qu'il n'y a guère de différence en termes de volatilité entre les marchés les plus financiarisés (changes, pétroles, grandes céréales) et ceux qui sont restés purement physiques (riz, fer, acier...).

    Il y a encore un demi-siècle, le monde était stable. Les taux de change étaient fixes, des cartels contrôlaient les marchés du pétrole et des principaux métaux et, en Europe au moins, les prix agricoles étaient fixés dans le cadre de la politique communautaire. L'instabilité était cantonnée à quelques produits tropicaux et autres métaux.

    Une à une, les barrières ont été arrachées : les accords de Bretton Woods, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), les politiques agricoles... et, en 2010 encore, les systèmes de négociation qui encadraient les marchés du minerai de fer et du charbon. Le seul marché où la spéculation a reculé est celui des changes en Europe, grâce à la création de l'euro. C'est un cas extrême, mais c'est au fond la seule issue. Comment y parvenir à l'échelle internationale ? En l'absence de toute stabilisation monétaire, il est vain de chercher à stabiliser les marchés agricoles et énergétiques mondiaux.

    Laissons les chiens aboyer. Ils ont le mérite de nous alerter, car trop de maisons agricoles, énergétiques ou monétaires, brûlent. Ce sont ces incendies-là qu'il faut éteindre.

    Philippe Chalmin

     

    Philippe Chalmin, université Paris-Dauphine


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