• Des jardins d’enfants pour les exclus

    Des jardins d’enfants pour les exclus

    La discrimination à l’encontre des travailleurs migrants va jusqu’à l’exclusion de leurs enfants des écoles maternelles. Mais un système d’établissements illégaux s’est mis en place.

    Jia Chunjuan, Shen Nianzu | Guoji Xianqu Daobao (International Herald Leader)

    Pour accéder à l’école maternelle A, il faut traverser un marché aux fruits jonché d’ordures et parcouru de filets d’eau sale, et prendre ensuite une enfilade de petites ruelles en zigzag. L’école, dont nous taisons le nom à la demande de sa direction, se trouve entre le deuxième et le troisième périphérique de Pékin.

    La responsable, Mlle Yang, est née en 1986 dans la province du Heilongjiang [dans le nord-est de la Chine]. A sa sortie du lycée technique, elle a tout de suite commencé à travailler dans le secteur de l’enseignement préscolaire. Puis, à 19 ans, elle est partie pour Pékin. En voyant le nombre d’enfants qui traînaient dans les ruelles sans aucune surveillance, elle a décidé d’ouvrir une école maternelle à destination des familles à bas revenus. Cependant, ce “jardin d’enfants”, situé dans une cour carrée (siheyuan) louée, n’est pas enregistré officiellement auprès des autorités ; c’est donc une école maternelle illégale, ce que les gens appellent habituellement une école “sauvage”.

    Ici, les frais d’inscription s’élèvent à 100 yuans [11,40 euros] par an et les frais de scolarité à 380 yuans [43 euros] par mois, incluant les repas.

    D’une dizaine d’enfants au départ, l’école s’est peu à peu développée pour en compter aujourd’hui une centaine. Jadis déficitaires, les comptes sont sortis du rouge au fil des mois puis devenus positifs. Mais la “directrice”, Mlle Yang, est toujours restée fidèle à sa conception de l’enseignement : “Je ne veux pas faire de l’éducation un business ni m’enrichir. Je souhaite seulement fournir un refuge à ces enfants qui n’ont nulle part où aller.”

    En sortant du jardin d’enfants, nous sommes allés faire un tour dans l’école maternelle B, située à proximité, qui est également une école “sauvage”. A l’entrée d’une ruelle grande comme la paume de la main est accrochée une pancarte signalant le jardin d’enfants, avec les caractères “300 yuans [34 euros] par mois” écrits en rouge pour attirer le regard. En nous faisant passer pour des parents d’élèves venus se renseigner, nous avons pu pénétrer dans l’établissement.

    Les conditions sanitaires sont secondaires

    A gauche du couloir central on trouve la salle d’activités, climatisée mais sans aucun jeu. Bien qu’il soit déjà 7 heures du soir, quelques enfants sont encore là en train de jouer. Sur la droite, il y a deux salles de cours, dépourvues de tableau noir et de craies. De grandes planches sont posées contre le mur ; dans la journée, elles servent de tables de cours ; le soir, elles sont assemblées pour former une vaste couchette.

    Cette disposition permet à une dizaine d’enfants d’avoir un lieu pour étudier, se reposer et s’amuser ; c’est aussi l’habitation du responsable de l’école maternelle et de sa famille. Faute de terrasse, le linge des enfants est mis à sécher sur des fils tendus entre les salles de classe et le couloir. Le directeur nous explique que nombre d’enfants dorment aussi sur place : certains parents travaillent dans le bâtiment et doivent se déplacer pour suivre les chantiers en cours ; ils confient alors temporairement leurs enfants à l’école. “Les enfants de mingong [travailleurs migrants d’origine paysanne] sont devenus l’essentiel des effectifs des maternelles ‘sauvages’.”

    “Ici, les enfants n’apprennent pas grand-chose, mais on s’occupe d’eux”,
    indique M. Liu, qui travaille à Pékin depuis douze ans. “J’aimerais bien pouvoir mettre mon enfant dans une meilleure­­ école maternelle, mais les conditions d’entrée en sont trop onéreuses : il faut soit verser des ‘frais de parrainage’ [un don “spontané” dont le montant peut atteindre plusieurs milliers de yuans], soit être appuyé par quelqu’un pour y entrer. Mais moi je vends des fruits en gros, comment pourrais-je y parvenir ?”

    Comme nous lui demandons s’il ne craint pas que les mauvaises conditions sanitaires et alimentaires ne nuisent à la santé de son enfant, M. Liu trouve la question incongrue : “Ce genre d’exigences, ce n’est pas pour nous ! C’est déjà bien que quelqu’un s’occupe de mon enfant…” Les jardins d’enfants “sauvages” constituent bien souvent un choix par défaut pour de nombreux chefs de famille.

    Au cours de notre enquête, nous avons découvert que les frais de scolarité d’une de ces écoles “sauvages” avaient grimpé en flèche, passant de 380 à 550 yuans par mois. Aucune justification n’a été fournie aux parents pour cette montée du prix, et la plupart d’entre eux ont été obligés de l’accepter sans mot dire.

    Lorsqu’elles ont accueilli tous les enfants pékinois, et seulement après, les écoles primaires offrent les rares places restantes aux enfants de migrants, qu’elles mettent en concurrence en leur posant différentes “colles”. Lors de ces tests de passage, on pose aux enfants des questions qui embarrasseraient des adultes. Il leur est par exemple demandé de composer un poème sur le thème de l’automne ou de répondre à la question :“Quel est le point commun entre les deux séries de chiffres : 1, 3, 7, 8 et 2, 4 ?” Pour augmenter leur chance de réussite, les élèves de maternelles “sauvages” en sont réduits à enchaîner les tests d’entrée en primaire les uns après les autres, tels les étudiants diplômés d’université qui envoient force CV [pour trouver un travail].

    Pourtant, “le ministère de l’Education affirme toujours qu’il ne faut pas que les maternelles deviennent des écoles primaires, afin de laisser aux enfants quelques années d’enfance heureuse. Mais face à des examens d’une telle difficulté, je dirais même d’une telle cruauté, comment pourraient-ils encore être détendus ?” constate avec indignation Mlle Yang.

    Pénurie

    Selon le quotidien Beijing Wanbao, la moitié seulement des besoins d’accueil de jeunes enfants sont satisfaits à Pékin. Pour 1 266 établissements légalement enregistrés, la capitale compte 1 298 “jardins d’enfants sauvages”, indiquent les services municipaux de l’éducation.

     

    MATERNELLE Plus chère que l’univertsité

    La difficulté de trouver une place au jardin d’enfants en Chine est notoire, et les frais y sont parfois plus élevés que les frais de scolarité à l’université, écrit le quotidien Zhongguo Qingnian Bao. Les établissements privés sont au moins deux fois plus chers que ceux du public. Dans les jardins d’enfants des entreprises ou de l’administration, il n’y a pas de limite supérieure aux participations demandées aux parents.
    Pour le quotidien Gongren Ribao, le manque d’accueil préscolaire vient d’un investissement extrêmement bas – environ 0,06 % du PIB –, un niveau inférieur à ce que l’on observe dans des pays très peuplés comme le Brésil, le Mexique ou l’Inde. Dans le même temps, le statut et la rémunération des éducateurs                               

    de jardin d’enfants sont très bas. Les démissions sont fréquentes, et le personnel des jardins d’enfants est souvent inexpérimenté. Au Guangdong, leur salaire serait compris entre 1 000 et 2 000 yuans (de 115 à 230 euros) dans les maternelles privées les moins chères ; dans le public, il est trois fois supérieur.
    Selon l’hebdomadaire officiel Liaowang, le gouvernement projette de généraliser un an d’éducation préscolaire d’ici à 2020. Dans une conférence de travail sur l’éducation, à la mi-juillet 2010, il s’est engagé à promouvoir la prise en charge des enfants avant l’âge de la scolarité obligatoire (6 ans) dans des établissements publics ou privés.


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