• Dollar : bonne chance, M. Sarkozy

    Dollar : bonne chance, M. Sarkozy

                Au début des années 1970, John Connally, secrétaire au Trésor américain, avait lancé, arrogant et provocateur : " Le dollar, c'est notre monnaie, mais c'est votre problème. " Arrogant et provocateur mais lucide et prémonitoire. La formule a connu depuis un immense succès, reprise à chaque mouvement de yo-yo du billet vert. Autant dire en permanence.

    A 40 ans, elle n'a pas pris la moindre ride. Malgré la création de l'euro, malgré l'émergence du yuan chinois. Comme principale monnaie de réserve et de transaction commerciale, le dollar et sa parité restent bien le " problème " monétaire numéro un du reste du monde. A commencer par la Chine, dont l'essentiel des 2 400 milliards d'actifs détenus par la banque centrale sont libellés dans la devise américaine. Ce qui veut dire qu'un effondrement du billet vert viderait son coffre-fort.

    Mais la faiblesse du dollar est surtout le " problème " des Européens, comme Nicolas Sarkozy vient de le reconnaître. " Si on fabrique en zone euro et qu'on vend en zone dollar, avec le dollar qui tombe et l'euro qui monte, comment voulez-vous compenser le déficit de compétitivité ? " Effectivement et ce n'est pas Louis Gallois, le patron d'EADS, qui dira le contraire. Le taux de change reste l'arme de destruction économique et commerciale massive la plus puissante qui soit, et à côté de laquelle les tarifs douaniers, objets d'interminables négociations entre Etats, font figure de fusils d'assaut légers.

    Mais qu'on se rassure. M. Sarkozy a décidé de mettre fin cette année à ce " désordre monétaire insupportable ", à ce chaos permanent des devises. Bonne chance et bon courage.

    La première difficulté, et elle n'est pas mince, c'est que les grands pays n'interviennent plus directement sur le marché des changes. Difficile, dans ces conditions, d'agir sur les cours et de les manipuler. Dans les années 1980 et 1990, cette pratique était pourtant " monnaie " courante. Les banques centrales, sur ordre des gouvernements, achetaient ou vendaient des devises étrangères pour faire baisser ou monter le cours de leur propre monnaie. Entre 1985 et 1995, la Bundesbank procéda à 264 interventions (215 pour la Réserve fédérale américaine) afin de modifier la valeur du deutschemark face au dollar. La Banque du Japon ne fut pas en reste avec une opération restée dans les annales de 20 milliards de dollars le 10 avril 1998.

    Mais à la fin des années 1990 et au début des années 2000, ces interventions ont cessé (en 1998 pour la Fed, en novembre 2000 pour la BCE, en 2004 pour la Banque du Japon). Pour deux raisons. La première est que les économistes, statistiques à l'appui, ont démontré qu'elles étaient au mieux inefficaces, au pire contre-productives. Faisant piquer du nez les monnaies qu'on souhaitait faire remonter et inversement. Et accroissant la volatilité du marché des changes au lieu de le stabiliser.

    Autre cause de ce renoncement : les pouvoirs publics ont pris conscience qu'ils n'avaient plus les moyens d'affronter un marché des changes atteint de gigantisme. Il s'y échange quotidiennement 5 000 milliards de dollars, plus de deux fois les réserves des banques centrales des grands pays industrialisés. Même plus la peine d'essayer de lutter contre " les forces du marché ".

    Gouvernements et banques centrales ont donc fini par laisser les cours des devises vagabonder en toute liberté, dans une sorte de " laisser-flotter " absolu, au gré de l'offre et de la demande et de l'humeur des spéculateurs. Pour tenter d'influer sur les parités, ils se contentent désormais d'interventions orales - des " open mouth operations ", essayant de guider les anticipations des investisseurs par des petites phrases bien senties. Avec un certain succès, selon les résultats de nouvelles études (Fratzscher, Communication and exchange rate policy, 2004).

    Mais là se pose une autre difficulté, de taille, pour M. Sarkozy, c'est qu'aucun intervenant du marché des changes ne prête la moindre attention à ce qu'il dit. Sa parole monétaire ne porte pas au-delà du périphérique parisien. La seule personnalité politique européenne dont on écoute - un peu - les avis, à Londres, New York, Tokyo et Singapour, c'est la chancelière allemande, Angela Merkel, en tant qu'héritière du très respecté deutschemark et patronne de la deuxième puissance exportatrice mondiale.

    Mais en vérité, seul ce que dit M. Trichet sur la valeur de l'euro importe vraiment. Cette prééminence n'allait pourtant pas de soi, au moment du lancement de la monnaie unique : le traité de Maastricht avait en théorie prévu une compétence partagée sur la gestion du taux de change entre les gouvernements et la BCE. Mais c'était la théorie. Dans les faits, il en est allé tout autrement. A l'automne 2000, l'euro est au plus bas et les commentaires contradictoires se multiplient. Rien de grave selon les Italiens, très préoccupant pour les Allemands. La BCE profite alors de la cacophonie ambiante pour prendre le pouvoir. Un coup d'Etat monétaire, " un hold-up tranquille ", selon les économistes de l'OFCE.

    Pas question, pour M. Trichet, depuis, de rendre le butin. " Je l'ai suffisamment dit et répété : je suis M. Euro. Il n'y a aucun doute à ce sujet : nous émettons la monnaie et ma signature est sur les billets. " S'il espère " exister " un jour sur le marché des changes, ce n'est pas contre la Maison Blanche que M. Sarkozy va d'abord devoir batailler, mais contre M. Trichet. Comme on le disait, bonne chance et bon courage.

    Pierre-Antoine Delhommais


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