• Dominique Strauss-Kahn : " Nous sommes toujours dans la crise économique et sociale "

    Pour " Le Monde ", l'analyse du directeur général du Fonds monétaire international

     

     

    ENTRETIEN

    Directeur général du Fonds monétaire international (FMI) depuis le 1er décembre 2007, Dominique Strauss-Kahn s'est trouvé investi, en avril, par le G20 de Londres, de la responsabilité de sauver les économies en difficulté. Fort des 500 milliards de dollars de réserves supplémentaires dont vient d'être doté le Fonds, il revendique pour cette organisation le rôle de prêteur en dernier ressort, afin que les Etats consacrent leurs réserves à revigorer la croissance mondiale.



    On est à la veille d'un nouveau sommet du G20, à Pittsburgh, aux Etats-Unis, les indicateurs passent au vert. L'économie serait-elle tirée d'affaire ?

    Avec les centaines de milliards de dollars injectés dans le secteur financier, les plans de relance représentant 2 % des produits intérieurs bruts et les baisses des taux d'intérêt par les banques centrales, nous avons évité la réédition de <st1:personname productid="la Grande Dépression" w:st="on">la Grande Dépression</st1:personname> de <st1:metricconverter productid="1929. L" w:st="on">1929. L</st1:metricconverter>'économie est en train de repartir. Fort bien ! Mais il faut rester prudent. Nous attendions une récession mondiale de - 1,4 % en 2009 ; nos prévisions n'ont pas changé significativement. Le second semestre risque de ne pas être aussi porteur, car le restockage généralisé et les primes à la casse ne dureront pas toujours. Ne donnons pas à croire que la crise est derrière nous. Nous sommes sortis de la crise financière, et il est peu vraisemblable que la faillite d'un établissement de la taille de Lehman Brothers se reproduise. Nous sommes encore dans la crise économique, même si l'on aperçoit le bout du tunnel. Surtout, nous sommes toujours dans la crise sociale...

    Et la poussée du chômage ne cessera pas avant la deuxième moitié de 2010 car, entre une reprise et l'arrêt de la dégradation du marché de l'emploi, il faut compter près d'un an. Autrement dit, le salarié qui perdra malheureusement son emploi en novembre n'a pas la crise derrière lui, il a la crise devant lui !



    Pourtant on entend parler de plans de sortie de crise...

    C'est effectivement complexe en matière de communication. D'un côté, il ne faut pas arrêter les politiques publiques de soutien de la croissance. La demande privée étant toujours extrêmement faible, on risquerait une rechute. D'un autre côté, il faut préparer maintenant des stratégies de sortie de crise adaptées à chaque pays et les faire connaître pour que les acteurs comprennent où nous allons.



    La reprise sera-t-elle forte ?

    Pas obligatoirement et la question des nouvelles sources de la croissance est posée. C'est ainsi que la crise peut contribuer à résorber significativement les grands déséquilibres, notamment les déficits américains et les excédents chinois. Aux Etats-Unis, l'amélioration est en cours : le taux d'épargne des ménages, qui était pratiquement nul, s'élève maintenant à 5 % et on entend certains officiels qui souhaitent le voir grimper à 10 %. Excellent pour les déficits ! Mais qui remplacera le consommateur américain pour tirer la croissance mondiale ? On pense bien sûr à l'augmentation de la consommation des grands pays émergents, mais cela suffira-t-il, quand le PIB des Etats-Unis représente environ 25 % du PIB mondial ? Par ailleurs, la demande interne des pays émergents n'aura pas la même structure ; ainsi les produits de haute technologie ne vont-ils pas voir leur marché se restreindre ? C'est un risque et c'est pour cela qu'il est essentiel que les pays développés mènent de grandes politiques de l'innovation.



    Que se passera-t-il au sommet du G20, à Pittsburgh ?

    A Pittsburgh, le FMI montrera que tout ce qui lui a été demandé au G20 de Londres a été mis en place, et même plus ! Il a triplé ses ressources à 750 milliards de dollars. Il a émis pour 250 milliards de droits de tirage spéciaux (DTS) qui permettront en particulier de doter l'Afrique subsaharienne de 11 milliards de réserves supplémentaires. Il a amélioré les modalités de prêts aux pays émergents et aux pays à bas revenus, notamment en créant pour ces derniers des prêts à taux zéro : nous leur prêterons sans doute cette année quatre fois plus qu'en 2008 ! Ce bilan, nous l'apporterons à Pittsburgh, mais deux grands sujets sont encore devant nous : la régulation et la gouvernance.

    Beaucoup a déjà été fait pour réformer la régulation financière, mais le rythme est trop lent. Ainsi, on ne va pas assez vite pour régler le fameux problème des bonus, et cela explique la colère légitime des opinions publiques. La question est éthique : est-il admissible que des établissements ayant eu besoin de recourir à l'argent des contribuables puissent verser des rémunérations de cet ordre ? Elle est aussi systémique : ces modes de rémunération incitent à prendre des risques qui mettent la collectivité en danger. Le G20 devra donc apporter une réponse à cette question.

    Enfin, pour que ces réformes soient légitimes, les institutions multilatérales doivent devenir plus représentatives, c'est-à-dire donner plus de place aux pays aujourd'hui sous-représentés dont beaucoup - mais pas tous - sont des pays émergents.



    Les pays émergents demandent que 7 % des droits de vote leur soient cédés par les pays industrialisés...

    C'est un peu plus compliqué que cela parce que certains pays industrialisés, comme l'Espagne, par exemple, sont aussi sous-représentés. Malgré cela, il est vrai que ce sont principalement les Européens qui sont sous pression. Il faudra aussi améliorer la représentation des plus pauvres - dont les pays africains. D'autres questions de gouvernance, enfin, vont au-delà des quotas comme, par exemple, la fin de l'accord tacite américano-européen sur la direction du FMI et de <st1:personname productid="la Banque" w:st="on">la Banque</st1:personname> mondiale, ou la cohabitation des conseils d'administration de ces deux institutions avec des structures nouvelles comme le G20. Sur tous ces sujets, je souhaite que l'on avance !



    Pourquoi demandez-vous une nouvelle augmentation de vos réserves, alors que vous venez d'engranger plus de 500 milliards de dollars ?

    Il est souhaitable que le FMI puisse jouer pleinement son rôle de préteur en dernier ressort. Or, aujourd'hui, de nombreux pays ont constitué chez eux des réserves très importantes pour parer à une crise éventuelle : le Brésil a ainsi accumulé plus de 200 milliards de dollars. On peut penser qu'il serait plus utile, pour les pays concernés comme pour la croissance mondiale, que ces sommes soient utilisées pour le développement. Mais cela suppose qu'un organisme " mutualiste " comme le FMI serve de réserve collective, d'assureur mondial susceptible de limiter le recours à des solutions individuelles et coûteuses. Dans ce cas, il faudra au FMI plus de ressources qu'il n'en a aujourd'hui. Il faudra aussi que tous les Etats membres aient une totale confiance dans l'institution pour lui confier ce rôle de défenseur contre la spéculation et c'est à cela que je m'attelle aujourd'hui. Voilà un pan de la nouvelle architecture de l'économie mondiale que j'appelle de mes voeux.



    Comme membre du Parti socialiste, que pensez-vous du projet de primaires envisagé par ce parti ?

    Le FMI n'a aucune position à ce sujet.

    Propos recueillis par Alain Faujas


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :