• Edouard Balladur : " Le climat politique est malsain "

    Edouard Balladur : " Le climat politique est malsain "

    L'ancien premier ministre dénonce l'échec de l'Europe et évoque les priorités de la fin du quinquennat

     

     

    ENTRETIEN

    Ce n'est pas mettre la société sous tension que de la placer devant les réalités. " Tout en s'inquiétant du climat politique, Edouard Balladur justifie l'offensive sécuritaire de Nicolas Sarkozy et son récent bras de fer avec la Commission européenne sur les Roms. Dans un entretien au Monde, l'ancien premier ministre estime que " l'Europe à 27 est vouée à l'échec ". Il pointe l'écart des régimes sociaux en Europe et ne voit pas " comment la liberté totale de -circulation pourra entrer en vigueur en 2013 ".

    Son constat d'une Europe en panne rejoint celui d'une France en déclin. Réduire les déficits, améliorer la capacité industrielle sont les priorités de la fin du quinquennat, estime M. Balladur, qui veut aussi remettre en cause stock-options et retraites chapeaux.

    Comment trouvez-vous le climat politique ?
    Malsain. Je suis frappé par la violence verbale. Il est urgent que chacun retrouve son calme. J'observe, d'ailleurs, que la gauche commence à en être consciente, car on lit des déclarations, venant de ses rangs, selon lesquelles l'antisarkozysme n'est pas un programme.

    C'est François Hollande qui le dit.
    Et il a raison, mieux vaut éviter de sombrer dans le ridicule. Tout est matière à critique contre le gouvernement et contre le chef de l'Etat. On assiste depuis des mois à une sorte de cristallisation hostile qui se répand de façon épidémique. L'élection présidentielle approche, ce sera le temps des polémiques et des excès verbaux, mais aussi, je l'espère, des propositions ambitieuses. Cependant, la période de dix-huit mois qui nous sépare d'elle ne peut pas être perdue pour le pays. Il y a des débats à engager et des décisions à prendre.

    N'est-ce pas Nicolas Sarkozy qui met la société sous tension ?
    Ce n'est pas mettre la société sous tension que de la placer devant les réalités. La sécurité, la libre circulation en Europe, l'immigration clandestine sont des problèmes essentiels qu'on ne peut éluder sous prétexte qu'il faudrait laisser l'opinion publique en repos, d'autant qu'elle ne l'est pas, et que les Français sont bien conscients de ce qui est en cause.

    Vous approuvez toute la séquence qui a eu lieu depuis l'été ?
    Nos partenaires devaient être appelés à la lucidité. L'Europe à 27 est vouée à la confusion et à l'échec. Elle souffre de défauts que le traité de Lisbonne n'a pas -corrigés. Défaut d'autorité : la structure des années 1950, avec le Parlement, la Commission et le Conseil européen, est trop lourde ; nous verrons à l'avenir des conflits entre le couple Parlement-Commission européenne affrontant le Conseil européen.

    Défaut de -réalisme : les quatre ou cinq pays qui représentent les deux tiers ou les trois quarts de la population et de la richesse de l'Europe ont, dans les faits, des responsabilités -parti-culières. Défaut de cohérence enfin : les vingt-sept pays ont des régimes sociaux et juridiques très -différents ; nous portons le poids d'un élargissement qui a été décidé trop hâtivement ; la liberté de circulation pour des popu-lations relevant de pays qui ne sont pas capables de contrôler -efficacement leurs frontières donne lieu à des difficultés insur-montables. Faudrait-il se taire sur tout cela ?

    Que faire ? Revenir sur le principe de la libre circulation, ériger de nouvelles barrières ?
    Il faut discuter d'un meilleur contrôle aux frontières de l'Union ; à l'intérieur, je ne vois pas comment la liberté totale de circulation pourra entrer en vigueur en 2013. C'est un problème que la divergence des régimes sociaux et juridiques rend difficile à résoudre rapidement. En attendant, la sagesse commande de repousser tout élargissement de l'Europe à 27 comme de la zone euro.

    N'est-il pas dangereux de dire que l'Europe ne marche pas alors que la tentation du repli nationaliste existe ?
    Où est le danger, de fermer les yeux ou de les ouvrir ? Quand ça ne va pas, il faut le dire. C'est la passivité et le silence qui peuvent conduire au sentiment antieuropéen que vous décrivez et qui se répand dans bien des pays européens, comme aux Pays-Bas, en Suède ou ailleurs. Pour l'éviter, il faut parler des problèmes et, mieux encore, les résoudre.

    N'assiste-t-on pas à un rapprochement entre les thèmes de droite et d'extrême droite ? Une sorte de dédiabolisation de l'extrême droite.
    L'antisarkozysme systématique ne rapproche-t-il pas la gauche et l'extrême droite ?

    Vous avez toujours été un européen convaincu et aujourd'hui vous semblez ne plus y croire...
    Si, j'y crois, mais à la condition de voir les choses en face. Pendant des siècles, nous, Européens, avons vécu comme les rentiers du monde, fondé notre prospérité et la construction de notre modèle social sur la position de domination économique dont nous bénéficiions. C'est terminé. Les Brésiliens, les Chinois, les Indiens nous font désormais une concurrence très forte. Il faut réagir.

    60 % des Français sont opposés au report de l'âge de la retraite. Le gouvernement n'a-t-il pas pris un gros risque en engageant la réforme des retraites ?
    Je ne le crois pas. Les Français sont lucides. Ils ont compris qu'il fallait tenir compte de l'évolution démographique pour assurer le financement des retraites. C'est aussi une question de survie pour l'économie de notre pays. Nous devons impérativement travailler davantage, être plus compétitifs pour préserver notre place dans le monde.

    Le passage en force ne vous heurte-t-il pas ?
    Quel passage en force ? On en discute depuis le début des années 1990, cela fait vingt ans ! On peut envisager des mesures d'assouplissement, notamment pour l'âge du départ à la retraite à taux plein.

    Vous voulez le laisser à 65 ans ?
    Des mesures particulières en faveur des handicapés, des chômeurs qui ont eu une durée d'activité moindre, également en faveur des femmes qui ont eu trois enfants sont envisageables. -La -discussion au Sénat devrait le -permettre.

    Le gouvernement n'a-t-il pas une approche très idéologique ?
    Pourquoi ? Affirmer : épargnons-nous une réforme et contentons-nous d'apporter des recettes supplémentaires au régime des retraites sans y toucher est démagogique. En France, la -collectivité prélève environ 6 points de la richesse nationale de plus qu'en Allemagne. 35 % de notre produit intérieur finance l'Etat-providence, moyennant quoi notre industrie s'affaiblit, nous perdons des emplois, notre commerce extérieur est déficitaire, notre budget aussi. Il y a une décision de base à prendre : ne pas augmenter le -volume global des impôts, quoi qu'il arrive. Il y a plus de courage à baisser les dépenses qu'à augmenter les impôts. C'est la meilleure manière de réformer la société dans ses structures.

    Vous voulez changer le modèle français ? En finir avec l'Etat-providence ?
    Evitons les discussions théoriques sur plus ou moins d'Etat. Commençons par ne pas alourdir le poids de celui-ci. Pourquoi la diminution de la dépense rimerait-elle forcément avec injustice ? Au contraire ! Imaginez que grâce à une diminution des dépenses, on puisse envisager un glissement du financement de la protection sociale, les cotisations assises sur le salaire étant pour partie remplacées par la TVA.

    Ce serait une bonne chose ?
    Il faut examiner les conséquences sur le pouvoir d'achat des salariés et sur l'activité économique.

    Faut-il supprimer le bouclier fiscal ?
    Des élus de la majorité le proposent en y ajoutant la suppression de l'impôt sur la fortune, compensée par l'augmentation de la tranche supérieure de l'impôt sur le revenu. C'est une idée qu'on peut discuter, mais la mesure n'est pas prévue dans le budget pour 2011. En revanche, je propose qu'on discute sans tarder des stock-options et des retraites chapeaux.

    Le comportement de certains patrons vous choque ?
    Oui. Il faut tenir compte des réactions de l'opinion, surtout lorsqu'elles sont justifiées. Elle a le sentiment que notre système économique favorise à l'excès quelques-uns. S'agissant des retraites chapeaux, on pourrait soit les interdire, soit les soumettre à un prélèvement substantiellement supérieur au taux de la tranche marginale de l'impôt sur le revenu. Ce serait de peu de rapport pour les recettes publiques, mais cela revêtirait une signification considérable.

    Quant aux stock-options, je crois être celui qui a le plus fait pour développer dans notre pays aussi bien la liberté économique que l'actionnariat populaire, et notamment l'actionnariat des salariés. Cela me permet de dire sans trop de précaution ce que je pense. Qu'on le veuille ou non, les stock-options sont fondées sur une perspective de spéculation forcément gagnante, faute de quoi l'option n'est pas levée. On peut parfaitement envisager de les supprimer, afin qu'elles soient remplacées soit par l'achat immédiat d'actions par les salariés, mais sans option future, soit par la distribution d'actions gratuites, distribution qui serait soumise à l'impôt sur le revenu.

    Que doit faire Nicolas Sarkozy d'ici à 2012 ?
    Réduire le déficit public, essentiel pour retrouver la croissance et l'emploi, mais aussi améliorer notre capacité industrielle, commencer à débattre de la réforme de la fiscalité, de l'assurance-maladie. Il ne faut pas arrêter le mouvement des réformes, c'est sur l'imagination et le courage que se gagnera l'élection présidentielle, pas sur la démagogie, comme trop souvent dans le passé.

    En 2007, le slogan était -- " travailler plus pour gagner plus ", et en 2012 ?
    La France et ses partenaires européens doivent retrouver un niveau de compétitivité qui leur permette de faire face à la concurrence du reste du monde, afin d'assurer leur survie. Nous pourrions nous fixer comme objectif que la France et l'Allemagne, dont l'étroite association permet à l'Union européenne d'agir, voire d'exister, aient des systèmes fiscaux comparables. L'Allemagne est bien meilleure que nous. Notre influence dans les enceintes internationales, le G8 et le G 20 dépend aussi de notre crédibilité.

    Qui est le mieux placé à Matignon pour cette nouvelle étape ?
    S'il y avait une solution évidente, cela se saurait.

    Si François Fillon restait, cela vous dérangerait ?
    Pas du tout.

    Propos recueillis par Françoise Fressoz


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