• Emprunter aux voisins plutôt qu’à la banque

    Emprunter aux voisins plutôt qu’à la banque

    Pour ouvrir une librairie, un café ou un restaurant de quartier, certains petits entrepreneurs américains font appel à l’épargne de leurs futurs clients. Quelques exemples.

    Yes!

    Au cours de l’été 2008, Jessica Stockton Bagnulo et Rebecca Fitting ont décidé d’ouvrir une librairie à New York. Les habitants de Fort Greene, le quartier de Brooklyn qu’elles avaient choisi, étaient aux anges. Cela faisait des années qu’ils réclamaient une librairie, plaçant systématiquement ce type de magasin en tête de leurs priorités dans les enquêtes effectuées par l’association de quartier. Même si les deux associées étaient encore loin du but ­– elles n’avaient pas encore trouvé les locaux ni bouclé le financement –, la Fort Greene Association a organisé une fête en leur honneur à laquelle plus de 300 personnes ont participé.

    C’était à la mi-septembre. Une semaine plus tard, la crise financière éclatait. Jessica Bagnulo et Rebecca Fitting avaient toujours su qu’elles auraient des difficultés à obtenir un prêt bancaire. Mais maintenant cela semblait carrément impossible. L’accueil chaleureux que leur avait réservé le quartier leur a alors donné une idée. Elles se sont adressées directement aux résidents et en l’espace de quelques mois elles ont réuni 70 000 dollars [l’équivalent de 55 000 euros aujourd’hui] sous la forme d’une vingtaine de petits prêts accordés par leurs futurs clients. Avec leurs économies personnelles et un crédit consenti par le World Trade Center Small Business Recovery Fund [destiné à aider les petites entreprises locales après les attentats du 11 septembre 2001], cela faisait 346 000 dollars de capitaux. En octobre 2009, Greenlight Bookstore a ouvert ses portes rue Fulton. Très vite, les ventes ont dépassé toutes les prévisions des propriétaires.

    Bien qu’il n’existe pas de statistiques, le nombre d’entreprises américaines comptant sur leurs clients et voisins pour se financer semble progresser. A l’instar de la Community-Supported Agriculture [CSA, Agriculture soutenue par la communauté, l’équivalent des Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP) en France], qui a joué un rôle essentiel dans la renaissance des petites exploitations agricoles, les Community-Supported Enterprises [CSE, Entreprises soutenues par la communauté] contribuent à l’apparition d’une nouvelle génération de petits magasins de proximité.

    Commerce de proximité

    L’arrangement est avantageux pour les deux parties : il rapproche des entrepreneurs qui ont besoin d’un crédit abordable et des épargnants qui ne sont pas satisfaits de la faiblesse actuelle des taux d’intérêt – et qui en ont peut-être assez des actions et obligations émises par les grandes sociétés. Le financement communautaire n’a pas vocation à se substituer à un système bancaire local solide, mais à le compléter. Il peut notamment favoriser le retour des commerces dans les centres-villes et dans les quartiers d’affaires. Les banques rechignent en effet à financer ces entreprises, qui à leurs yeux cumulent les facteurs de risque : actionnariat indépendant, petites surfaces de vente, places de stationnement limitées pour les voitures et clientèle atypique.

    Les futurs clients sont probablement mieux placés pour juger du potentiel de ces affaires, comme en témoigne le succès de Greenlight Bookstore. Jessica Stockton Bagnulo et Rebecca Fitting avaient fixé un montant minimal de 1 000 dollars [environ 780 euros] pour les prêts, chaque créancier étant libre de demander un taux d’intérêt compris entre 2 % et 4 %. Cet automne, un an après l’inauguration, la librairie commencera à rembourser ses emprunts chaque trimestre sur une période de cinq ans.

    En un sens, la crise financière a joué en faveur des deux entrepreneuses.“Les gens avaient envie d’investir dans quelque chose qu’ils pouvaient voir et qui possédait une valeur réelle, explique Rebecca Fitting. [Les taux d’intérêt] que nous leur offrions étaient comparables à ceux proposés par n’importe qui d’autre à l’époque. Mais cela nous revenait quand même bien moins cher qu’un emprunt bancaire.”

    Pour autant, ce système n’est pas la panacée. L’expérience montre qu’il est particulièrement adapté aux activités avec lesquelles le consommateur entretient un fort lien affectif, comme les librairies, les commerces alimentaires et autres lieux permettant aux habitants du quartier de se rencontrer.

    Pour lancer leAwaken Café à Oakland, en Californie, Cortt Dunlap et ses associés ont prévendu à 1 000 dollars pièce des bons d’achat permettant de consommer pour 1 250 dollars dans le café-restaurant une fois que celui-ci serait ouvert. Une excellente affaire pour les acheteurs, mais aussi pour l’établissement dans la mesure où les bons d’achat étaient remboursés en nourriture et service, et non en argent. L’autre intérêt de cette formule est qu’elle a suscité le bouche-à-oreille, souligne Cortt Dunlap. “Les clients [qui avaient acheté des bons] étaient attachés à notre réussite. Ils avaient personnellement intérêt à parler du café et à inviter leurs amis à venir chez nous.”

    Le phénomène des CSE décolle aussi dans les zones rurales. Ainsi, à Hardwick [un bourg de 3 000 habitants], dans le Vermont, Claire’s Restaurant, un établissement qui s’approvisionne à 80 % chez de petits exploitants agricoles dans un rayon de 25 kilomètres, est né des efforts conjugués de deux entreprises soutenues par la communauté. La première, Hardwick Restaurant Group, a levé des capitaux auprès d’une dizaine d’investisseurs locaux, signé un bail de douze ans pour le local et payé la construction et l’équipement du restaurant.

    La seconde, Claire’s Restaurant, destinée à assurer le fonctionnement, a été soutenue par un groupe beaucoup plus important d’habitants. La moitié des 100 000 dollars nécessaires au démarrage de l’activité a été apportée par une dizaine de familles, qui ont chacune prêté 5 000 dollars au taux de 5 %. L’autre moitié a été découpée en petits emprunts de 1 000 dollars, qui ont été souscrits par plus d’une centaine de particuliers (certains s’étant regroupés). Le remboursement, 25 dollars par mois, s’échelonne sur les quatre premières années d’existence de l’établissement.

    Des obstacles juridiques Cette structure présente deux avantages, explique Linda Ramsdell, propriétaire d’une librairie à Hardwick et l’un des principaux promoteurs du projet. “On espère que ce restaurant va marcher, mais, si ce n’est pas le cas, tout sera déjà en place pour qu’un autre le remplace. De plus, Claire’s ne démarre pas criblé de dettes, ­contrairement à la plupart des restaurants qui se montent.” Le succès de l’établissement, qui a accueilli ses premiers clients il y a deux ans, a dépassé les attentes de ses fondateurs – même s’il est encore loin d’être rentable. Le financement communautaire soulève néanmoins d’importantes questions juridiques, prévient Jenny Kassan, du cabinet Katovich Law Group.“Dès que l’on met en place quelque chose ressemblant à un prêt ou à une structure d’investissement qui promet des profits à quelqu’un, la réglementation sur les titres de placement entre en jeu”, explique l’avocate. Comme la plupart des projets de ce type ne sortent pas des frontières d’un seul Etat américain, ils ne sont pas couverts par le droit fédéral. Mais les lois varient énormément d’un Etat à l’autre.“Dans certains, il est assez facile de monter ce genre de financement et, dans d’autres, c’est quasi impossible.” D’après la juriste, les bons d’achat prépayés ­permettent de contourner le problème. “Dans ce cas, on n’a pas à se préoccuper de la réglementation financière. On vend en effet un produit qui, contrairement à un investissement, possède une valeur intrinsèque.”


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