• Equilibrer l’état et le marché

    Equilibrer l’état et le marché

    Josef Ackermann

    BERLIN – La crise financière et économique qui a éclaté en 2008 sera, avec le recul, analysée comme un moment transformatif car elle aura soulevé des questions essentielles sur la forme future de nos systèmes économiques. Ces questions ne sont pas tant sur la fin du capitalisme – comme certains le perçoivent ou le désirent – mais plutôt sur les différents sens que les différents pays ont donné au capitalisme.

    Nous assistons aujourd’hui est une inversion des débats qui avaient lieu dans les années 80. A l’époque, Ronald Reagan avait plaisanté : « Les neuf mots les plus terrifiants de la langue anglaise sont : Je suis au gouvernement et c’est pour aider ! » Maintenant que les gouvernements ont dépensé des billions de dollars, d’euros, de yens, de livres pour stabiliser les marchés financiers et l’économie en général, ces mots semblent bien moins terrifiants.

    En fait, la foi dans les marchés est entamée, tandis que la confiance dans le gouvernement et la régulation se renforce. Après des décennies de consensus sur le fait que l’état devrait établir les règles et laisser faire le secteur privé, l’état est de plus en plus considéré comme une force bénéfique qui devrait jouer un rôle actif dans l’économie.

    Cette évolution se produit en dépit du fait que la supériorité de l’état ne soit pas clairement avérée. Bien au contraire : l’importante intervention du gouvernement américain sur le marché immobilier américain est probablement l’exemple le plus pertinent des limites de l’état. Un exemple qui, sans aucun doute, a contribué de façon significative à la crise. 

    Il semble qu’il y ait une volonté de plus en plus affirmée de renoncer aux bénéfices de l’innovation – surtout l’innovation financière – en échange d’un rythme d’évolution plus lent, considéré comme plus facilement contrôlable. Ce qui pourrait non seulement freiner la reprise de la croissance, mais aussi entrainer d’autres dangers.

    Le premier danger est que le gouvernement se disperse trop. Les équilibres budgétaires des économies du G20 vont terriblement se détériorer en conséquence de la crise. Les déficits vont s’améliorer quelque peu avec le rétablissement des économies et la suppression des mesures de soutien. Mais les mesures prises ne sont pas toutes temporaires ou économiquement raisonnables. La plupart des gouvernements ont aussi utilisé leur programme de relance pour servir certains intérêts particuliers. Les dettes accumulées constitueront un fardeau durable sur les finances publiques.

    De plus, nous ne devons pas oublier que les budgets étaient déjà sous pression avant la crise et que les bilans des gouvernements ne reflètent pas forcément tous les aspects de la réalité. En Allemagne, par exemple, la dette globale est estimée actuellement à 65% du PIB ; mais si l’on intègre les pensions de retraite dans les calculs, elle explose à 250% du PIB.

    Le paiement des intérêts constituent une part toujours plus importante des budgets – qui s’alourdira plus encore lorsque les taux d’intérêts remonteront. En l’absence d’engagement politique fort et d’un projet crédible pour consolider progressivement le budget, le risque d’une augmentation significative à terme des rendements souverains persiste – avec des conséquences négatives tant sur le plan économique que politique.

    Le second danger est que les gouvernements continueront de considérer qu’il est de leur devoir de déterminer les sociétés qui doivent être sauvées et les autres. Il faut faire une distinction entre une période de crise, lorsque des mesures d’urgences sont nécessaires pour éviter un effondrement économique, et les périodes normales au cours desquelles les mécanismes du marché fonctionnent à pleine force.

    Les gouvernements cependant pourraient instinctivement revenir au principe consistant à protéger les champions nationaux ou à réaffirmer la souveraineté nationale dans certains secteurs. Mais agir par instinct n’est pas forcément une bonne chose, surtout pour ce genre de décisions. Et à l’ère de la globalisation, distinguer entre « national » et « étranger » n’est ni approprié, ni envisageable.

    Pour préserver la capacité de l’état à agir tout en évitant toute distorsion concurrentielle entre et au sein des industries, nous devrions établir des critères qui permettront de mieux déterminer les décisions à prendre à l’avenir dans ce domaine. Par principe, les entreprises en difficultés avant que n’éclate une crise économique sévère ne devraient pas être éligibles pour une aide de l’état du genre de celle dont le monde a pu être témoin ces derniers temps. De plus, l’aide doit être limitée, si l’on ne veut pas que les entreprises en deviennent dépendantes.

    Les gouvernements devraient aussi être conscients des coûts à long terme : une interférence à grande échelle de l’état dans les processus des marché produira son propre groupe d’entreprises gagnantes et perdantes. On peut retarder la mise en place de changements structurels, mais cela nous privera des opportunités que nous offre la crise de bâtir des industries plus compétitives et plus dynamiques – et accélèrera le déclin global relatif des économies matures.

    Et le troisième danger en est qu’une intervention plus large de l’état dans l’économie nous éloignerait de la globalisation, laissant libre cours à diverses formes de protectionnisme. Nous le constatons dans l’industrie financière où la participation accrue de l’état entraine une re-nationalisation et une re-fragmentation des marchés financiers.

    De nombreuses institutions financières qui ont reçus des fonds du gouvernement se sont concentrés sur leurs marchés d’origine respectifs et ont réduit l’échelle de leurs activités à l’étranger. De même, la nouvelle régulation risque d’entrainer, que ce soit de manière délibérée ou de manière indirecte, une renationalisation des marchés.

    Il est normal que les gouvernements cherchent refuge dans les marchés nationaux et la sécurité supposée qu’ils apportent. Mais ce refuge est illusoire : la seule manière d’accroitre la résilience des marchés financiers et d’éviter que ce genre de crise ne se reproduise est de concevoir un cadre de régulation qui soit à la mesure des marchés intégrés. Nous avons besoin de règles globales (ou du moins européennes) et nous avons besoin de structures institutionnelles fortes pour faire appliquer ces règles – une obligation qui ne doit pas nécessairement se limiter au secteur financier.

    Nous devons résister à la tentation de croire qu’un état interventionniste, paternaliste est la voie de l’avenir. Le monde des affaires, mais aussi la société dans son ensemble, serait perdant. En d’autres termes : « un gouvernement assez fort pour vous donner tout ce que vous voulez est suffisamment fort pour vous prendre tout ce que vous avez. »

    Josef Ackermann is Chairman of the Management Board and Group Executive Committee of Deutsche Bank and Chairman of the Board of Directors of the Institute for International Finance (IIF).

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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