• Face à Wall Street, Obama joue le pragmatisme

    Face à Wall Street, Obama joue le pragmatisme

    En dépit des difficultés qui persistent au Congrès, la réforme financière avance plus rapidement que celle de la santé. Notamment à cause de la stratégie d’alliances employée par le président.

    Doyle McManus Los Angeles Times

    Le Barack Obama qui s’est rendu à Wall Street le 22 avril pour demander aux banquiers de soutenir la réforme du système financier n’avait pas grand-chose de commun avec le Franklin D. Roosevelt qui, en 1936, avait durement dénoncé “le monopole financier, la spéculation, l’irresponsabilité des banques” et avait même ajouté : “Puissent-ils me détester.” Ce n’était même pas l’Obama qui avait fustigé, il y a quelques mois, les “requins de la finance”, coupables selon lui de s’être octroyé des primes après avoir été sauvés par les aides publiques. “Honteux”, avait-il lancé à l’époque. Non, l’Obama de la semaine dernière était conciliant, prêt à flatter son public en qualifiant ses membres de “géants du secteur” et à leur demander leur aide. “Je vous presse de vous rallier à moi, parce que c’est dans l’intérêt de votre secteur d’activité mais aussi parce que c’est dans l’intérêt de votre pays.”

    C’était davantage un discours pragmatique qu’un appel au devoir patriotique. Et c’est grâce à ce ton qu’Obama se dirige vers une victoire législative sur la réforme du système financier : il fait ce qu’il sait faire le mieux : nouer des alliances entre des forces apparemment opposées autour d’un compromis certes imparfait mais politiquement efficace.

    La majorité des Américains appuient la réforme

    Il y a seulement un mois, après la bataille acharnée sur la réforme de la santé et les manifestations anti-Obama qui l’ont accompagnée, la possibilité de voir républicains et démocrates travailler ensemble sur une législation semblait nulle à Washington. Les républicains pensaient avoir le vent en poupe et n’avaient rien à gagner à s’entendre avec Obama.

    Tout a changé avec la réforme du système financier. Les sénateurs républicains, y compris certains conservateurs du Sud, tels Richard Shelby, de l’Alabama, et Bob Corker, du Tennessee, veulent un texte pour lequel ils peuvent voter et travaillent en ce sens avec leurs collègues démocrates.

    Trois raisons expliquent ce changement de ton au Congrès. Premièrement, la réforme des marchés financiers est une mesure attendue par les électeurs américains, et pas seulement des démocrates. Un récent sondage réalisé par le Pew Research Center a démontré que, si la majorité des Américains estiment que Washington est allé “trop loin” dans la réglementation de l’activité économique, ils font cependant une exception de taille : ils souhaitent que Wall Street soit davantage encadré. Certains banquiers conviennent eux-mêmes que ce serait peut-être une bonne chose.

    Ensuite, lorsque Mitch McConnell, le président du groupe républicain au Sénat, avait proposé une solution propre à plaire à la frange la plus conservatrice de l’électorat pour les banques en difficulté –“Qu’elles fassent faillite !” –, son idée a fait long feu. Même les membres de son propre groupe n’étaient pas prêts à accepter un tel chaos sur les marchés. Enfin, Obama et ses alliés, parmi lesquels Christopher Dodd, le président de la Commission bancaire du Sénat, ont bien joué leur coup. Ils ont d’une part prévenu Wall Street qu’opposer une résistance farouche à la réforme serait de la folie, compte tenu de la colère populaire soulevée par les profits engrangés. Et ils ont d’autre part atténué certaines propositions pour les rendre plus acceptables aux quelques sénateurs républicains dont ils ont besoin.

    Autre différence importante avec le débat sur la santé, la plupart des points fondamentaux de la réforme du système financier ont toujours fait une quasi-unanimité. Tout le monde convient qu’il faut empêcher les banques et les autres grandes institutions financières de prendre des risques si grands qu’elles en deviennent vulnérables aux bulles financières. Tout le monde convient qu’il faudrait de meilleurs contrôles pour identifier les risques systémiques avant qu’ils n’explosent. Tout le monde ou presque convient que la majorité des transactions sur les produits dérivés, ces paris qui ont mis tant d’institutions dans la panade, devraient se faire sur un marché encadré [et non de gré à gré, comme cela se fait actuellement] pour plus de transparence. Et tout le monde ou presque convient qu’il devrait y avoir un organisme de protection des consommateurs pour protéger davantage les gens ordinaires.

    Le président préfère avancer pas à pas Le débat porte évidemment sur la façon d’y parvenir. Le texte que Dodd défend actuellement au Sénat place la plupart de ces questions entre les mains d’organismes de contrôle existants, essentiellement la Réserve fédérale. Le texte adopté l’année dernière par la Chambre des représentants, rédigé en grande partie par le démocrate Barney Frank, est plus dur : si Dodd laisse à la Fed le soin de déterminer le montant des fonds propres que les banques devront garder en réserve pour pouvoir faire face seules à toute prochaine crise, Frank voulait les inscrire dans la loi. Cette dernière conception est peut-être trop rigide, mais celle de Dodd, que reprend Obama, fait confiance aux organismes mêmes qui se sont montrés défaillants la dernière fois.

    Le texte de Dodd prévoit par exemple de confier la surveillance des risques systémiques à un “conseil de régulateurs” composé de membres de la Fed, de la Securities and Exchange Commission, le gendarme de la Bourse américaine, et d’autres organismes existants. Or les membres de ce conseil seront-ils véritablement prêts à critiquer les organismes pour lesquels ils travaillent ? On ne sait pas très bien non plus si aucun de ces deux projets règle le problème du “trop gros pour couler” – la question de savoir s’il faut aider une grande société au bord de la faillite ou s’abstenir et risquer une crise encore plus grande. Les deux projets tentent d’aborder la question, mais aucun ne demande que les banques deviennent plus petites de façon à ce que leur éventuel effondrement soit moins dangereux. Deux sénateurs [démocrates] de gauche, Sherrod Brown, de l’Ohio, et Ted Kaufman, du Delaware, ont élaboré un projet en ce sens mais celui-ci est au point mort.

    Quand Obama a promis la semaine dernière que ses propositions mettraient “un terme aux sauvetages financés par le contribuable”, il a soigneusement choisi ses mots. Si les autorités procèdent à des opérations de sauvetage financier à l’avenir, déclare le gouvernement, celles-ci devront être financées par le secteur financier – et ce ne seront pas des sauvetages mais des mesures de restructuration impliquant la liquidation de la société en difficulté et le licenciement de ses dirigeants.

    Obama, comme pour la réforme du système de santé, avance pas à pas. Il s’efforce de réunir tous les acteurs du secteur, les banquiers et les compagnies d’assurance-santé. Il ne supprime pas les institutions qui ont créé le problème, il s’appuie sur elle pour réformer. Obama n’est donc pas le Roosevelt populiste de 1936 ; il n’est même pas le Roosevelt réformiste de 1933 qui (comme il l’a rappelé le 22 avril) avait instauré la Federal Deposit Insurance Corporation, l’agence fédérale qui garantit les dépôts, au grand dam des banquiers de l’époque. Peut-être est-il temps de laisser tomber l’analogie souvent faite entre Obama et ­Roosevelt !

    Vote

    Le 27 avril, au moment où nous mettions sous presse, les sénateurs républicains tentaient toujours de faire échouer la réforme financière en cours d’étude au Congrès. La veille, ils ont bloqué l’ouverture des débats sur le projet de loi intitulé “Réforme de Wall Street et loi de protection des consommateurs”, lors du premier vote sur ce texte. En dépit de cette passe d’armes au Congrès, les deux partis sont convaincus qu’une loi sera finalement adoptée, rapporte The New York Times. D’autant que la plainte pour fraude engagée par les autorités boursières américaines contre la banque d’affaires Goldman Sachs, dont le patron Lloyd Blankfein devait comparaître mardi 27 avril devant une commission du Sénat, est très gênante pour le camp républicain.


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