• Faut-il assumer la violence ?

    L’œil du philosophe

    Faut-il assumer la violence ?  

    La chronique de   Roger-Pol Droit

    C’est tout le temps. Pas besoin de chercher un fait, un jour, une date. Il suffit d’allumer. Web ou télé, radio ou papier, la violence surgit chaque minute. Ici, des kalachnikovs crépitent à proximité d’un fourgon blindé forcé à l’explosif. Là, un collégien poignardé, ici un prof. Ailleurs, un juge flingué au tribunal, des enfants assassinés, quelques voitures piégées. Peu importent les armes, la diversité des cibles, les motifs disparates. Ça trucide, ça tabasse et ça saigne. Tous les jours, un peu partout.C’est en tout cas l’impression que nous avons tous. Savoir à quelle réalité ces images correspondent est plus difficile. Effective multiplication des agressions ? Surexposition médiatique ? Mutation de nos sensibilités ? Sans doute y a-t-il convergence et entrecroisement de ces registres distincts, mais les proportions restent mal connues, les batailles de chiffres indécises. Car on peut toujours récuser les constats sans nuances : il n’est pas vrai que les sociétés développées soient plus violentes que celle de l’Antiquité ou du Moyen Age. Ces querelles semblent tourner dans le vide.Malgré tout, chacun a bien le sentiment que des changements importants sont en cours dans nos relations à la violence. Ce qui les rend malaisés à cerner, c’est leur double face. Ainsi la violence fait-elle, en même temps, l’objet d’une plus grande intolérance et d’une indifférence croissante. Toute guerre paraît devenue injustifiable, la moindre punition corporelle est haïssable, le « care », qui fait prendre soin des autres, est en passe de devenir l’horizon indépassable de notre époque. Toutefois, simultanément, les « serial killers » font un tabac, et l’on massacre à tout-va dans les jeux vidéo. La même adolescente qui a dans sa chambre un poster de Gandhi étripe allègrement quelques dizaines d’humanoïdes électroniques plusieurs fois par jour.Un autre brouillage affecte le clivage ancien entre violence légitime et usage illégal de la force. La vieille analyse de Max Weber (« l’Etat a le monopole de la violence légitime sur un territoire donné »)semble devenir de moins en moins audible : toute violence d’Etat tend à devenir suspecte, dans le même temps où toute transgression tend à devenir sympathique. On pressent que Georges Sorel, un autre ancêtre, a de beaux jours devant lui. Il y a fort à parier que l’on verra refleurir, repeinte à neuf, sa vieille distinction de la mauvaise violence étatique, supposée dominatrice et persécutrice, opposée à la bonne violence prolétarienne, destructrice de carcans et libératrice. Il suffit de substituer aux anciens prolétaires quelques nouveaux héros. Militants écolos, humanitaires et alters sont déjà sur les rangs.Pour finir, on ne peut oublier les chevauchements croissants du virtuel et du réel. La distinction devient, pour beaucoup de gens, de moins en moins claire. Les frontières entre fiction et réalité deviennent poreuses, on confond le feuilleton et la vie, les images commandent aux gestes. A force de massacrer des aliens pixelisés, certains finissent par éliminer leurs semblables. La frontière ne peut pas rester toujours étanche entre le « vrai » monde, celui qu’on a sous la main, et les manettes du jeu vidéo, quand la violence y règne en souveraine. Condamnée formellement, la violence est aussi encouragée de toutes parts.La solution, si elle existe, ne semble pas politiquement correcte. Il s’agirait en effet de regarder en face les violences réelles et les conflits inéluctables. Il faudrait assumer qu’il existe de la violence dans le monde, et la mettre à sa juste place. Somme toute, il se pourrait bien que moins d’angélisme, de pacifisme niais, de non-violence aveugle puissent rendre, paradoxalement, le monde plus vivable. Au lieu d’être omniprésente mais déniée, insaisissable et diffuse, la violence serait visible et circonscrite. Ni diabolique ni salvatrice, elle paraîtrait de nouveau pour ce qu’elle est : une affaire simplement humaine, trop humaine. Mais réelle.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :