• Finance humaine, trop humaine par Pierre-Antoine Delhommais

    Finance humaine, trop humaine

     

    Si l'on n'a pas cette formidable chance de participer à une émission de télé-réalité, il est un autre moyen très efficace pour devenir une star du Net et entrer dans le coeur des Français. C'est d'arnaquer des banquiers. Une soixantaine de groupes ont été créés sur Facebook en l'honneur de Toni Musulin, le convoyeur de fonds lyonnais qui avait dérobé 11,6 millions d'euros. On n'avait pas vu pareil phénomène depuis... l'affaire Kerviel !

    On comprend sans peine ces élans spontanés de sympathie de l'opinion publique pour ces héros d'un nouveau genre. Les Français n'ont jamais beaucoup aimé les banquiers - il suffit de relire Balzac, il est vrai le romancier le plus surendetté de la littérature mondiale -, et la crise des subprimes n'a rien arrangé.

    Les détrousser - sans violence - apparaît désormais comme un acte de justice, une légitime vengeance vis-à-vis de ceux qui ont mis l'économie mondiale par terre et envoyé des millions de personnes au chômage. Volons-les gaiement, dépouillons-les le coeur léger, dans une nouvelle forme de démarche citoyenne.

    La justice semble toutefois peu sensible à cette célébrité médiatique et à ces marques de soutien populaire. Un juge a mis en examen cette semaine Toni Musulin pour vol, <st1:personname productid="la Cour" w:st="on">la Cour</st1:personname> de cassation vient de rejeter le pourvoi que Jérôme Kerviel avait formé.

    Bien sûr, avec ses 50 milliards de dollars partis en fumée, l'oncle d'Amérique " Bernie Madoff " a fait un peu d'ombre à l'ex-trader de <st1:personname productid="la Société" w:st="on">la Société</st1:personname> générale. Mais il s'agissait là de pure et vulgaire escroquerie. L'affaire Kerviel est d'une autre nature, autrement plus subtile et passionnante. Ne serait-ce que par son côté dostoïevskien qui démontre, de façon caricaturale, à quel point la psychologie est au coeur du comportement des marchés financiers et explique bien des dérives qu'on y observe. Dérives psychologiques individuelles (Kerviel), collectives (subprimes). Le tout dans un mélange de rationalité et d'irrationalité difficile à démêler.

    C'est à cette tâche que l'économiste américain Robert Shiller a consacré une grande partie de ses recherches. En 1981, il publie un article montrant les limites de la théorie dominante des " marchés efficients " selon laquelle, pour faire bref et simple, les prix des actifs financiers reflètent à tout instant avec précision toute l'information disponible. Les marchés ne peuvent donc pas se tromper, il n'existe pas de bulles. Les thèses de Shiller lui vaudront à l'époque les critiques ironiques de Robert Merton - futur Prix Nobel d'économie qui trouvera toutefois les marchés nettement moins " efficients " quand en 1998 le fonds spéculatif LTCM qu'il codirigeait fera faillite.

    Pour Shiller, les lois psychologiques jouent un rôle essentiel dans les décisions des investisseurs, en particulier dans la formation des bulles spéculatives. Avec des phénomènes de mimétisme et de comportements grégaires qui font que des conduites individuellement rationnelles aboutissent à des comportements de groupe parfaitement irrationnels, selon la loi des informations en cascade.

    Shiller donne l'exemple de deux restaurants situés côte à côte et dont l'ouverture a lieu le même jour. Un premier client arrive, ne sait pas lequel est le meilleur, et en choisit un au hasard. Quelques minutes plus tard, un autre client se présente. Voyant une personne en train de manger dans le premier et personne dans le second, il choisit - de façon assez logique - le premier. Et ainsi de suite. Deux heures plus tard, le premier restaurant est bondé et le second vide, alors qu'il est pourtant peut-être bien meilleur. Appliqué aux marchés, cela donne : " Je ne sais pas pourquoi le marché monte, mais, puisqu'il monte, c'est que des investisseurs disposent d'informations les incitant à acheter, donc je vais acheter aussi. " On n'est plus au restaurant, mais à Wall Street ou chez Lehman Brothers.

    Shiller s'est aussi intéressé aux problèmes de trop grande confiance en soi, dont des psychologues ont démontré qu'elle est une caractéristique de la nature humaine. Les gens pensent en savoir plus qu'ils ne savent. Dans des tests, on a posé à des personnes des questions simples et factuelles et on leur a ensuite demandé d'évaluer la probabilité d'exactitude de leur réponse. Le résultat est qu'elles ont une très fâcheuse tendance à surestimer leur chance d'avoir raison.

    Ce symptôme de " confiance aveugle ", que Shiller a notamment pu vérifier à travers des sondages effectués auprès d'investisseurs pendant le krach d'octobre 1987, peut provoquer des dégâts considérables. Les traders, persuadés de leur capacité à deviner comment vont évoluer les marchés, prennent des risques excessifs. Surtout s'ils sont victimes d'une autre anomalie très répandue du jugement humain : la croyance, dans une situation d'incertitude, que le futur ressemblera au passé. Il a fait beau hier, il fera beau aujourd'hui, <st1:personname productid="la Bourse" w:st="on">la Bourse</st1:personname> a monté hier, elle montera aujourd'hui. C'est ainsi qu'on attrape des rhumes et que se forment les bulles.

    Plutôt que de chercher l'origine de la crise des subprimes dans l'hypermathématisation de la finance mondiale, mieux vaut se tourner vers ses acteurs, étudier leurs biais psychologiques, leurs fragilités, leurs émotions, leur irrationalité, leur " folie ".

    Finance humaine, trop humaine. En fait, plus que de régulation ou de contrôles plus stricts, c'est d'une bonne psychothérapie comportementale que les marchés et pas mal de leurs intervenants ont probablement besoin.

    Pierre-Antoine Delhommais

     

    Publié début <st1:metricconverter productid="2009, l" w:st="on">2009, l</st1:metricconverter>'ouvrage d'Akerlof (prix Nobel d'économie 2001) et Shiller teste l'actualité des «esprits animaux» évoqués par Keynes dans sa Théorie générale (chapitre 12), pour comprendre la crise d'aujourd'hui. Fini l'homo economicus, pivot de la théorie économique depuis trente bonnes années, place aux décisions arbitraires et à l'incertitude des agents économiques.

    La réflexion s'établit en deux temps. D'abord, un rapide inventaire des «esprits» en question, au nombre de cinq : la confiance (grâce à laquelle s'enclenche l'effet multiplicateur cher à Keynes), l'équité (qui joue sur la répartition des revenus, les employeurs se mettant à place de leurs employés pour fixer leurs salaires), la mauvaise foi (et plus généralement le risque de fraude présent sur les marchés financiers, du scandale Enron à Bernard Madoff aujourd'hui), les fausses croyances (c'est-à-dire nos perceptions trompeuses des réalités économiques, de l'inflation au chômage) et enfin la place centrale accordée aux récits (notre compréhension de l'économie passe par la fabrication d'histoires, du storytelling en somme, qui confère une dimension rationnelle à ce qui ne l'est pas forcément).

    Autant de comportements et d'affects difficiles à formaliser, qui brouillent les hypothèses néo-classiques, depuis la concurrence pure et parfaite jusqu'à la maximisation du profit.

    Dans une deuxième partie, les auteurs tentent de répondre à une dizaine de questions de fond (pourquoi la récession ? pourquoi l'explosion du chômage ? pourquoi la volatilité des prix sur les marchés financiers ? etc), en recourant à ces fameux «esprits animaux». La démonstration, par endroits rapide (le livre ne tente pas d'établir une définition rigoureuse de ces «esprits»), est souvent convaincante et accessible.

    Elle s'inscrit dans un mouvement théorique bien connu, qui a furieusement le vent en poupe ces temps-ci, celui de l'économie comportementale (behavorial economics), qui consiste à injecter de la psychologie dans l'économie. Et démonte, une à une, les modèles théoriques en vigueur depuis des lustres. Publié à un moment d'incertitude extrême en matière de conjoncture économique, et de panique généralisée sur beaucoup de marchés financiers, ce livre écrit par deux hétérodoxes patentés tombe à pic.


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