• Fonds souverains : la crise sonne l’heure de vérité

    INVESTISSEURS  INSTITUTIONNELS

    Fonds souverains : la crise sonne l’heure de vérité  

    Les difficultés de Dubaï ont relancé les spéculations sur l’avenir, la santé et les risques réels des fonds souverains, des investisseurs publics atypiques, parfois très opaques. La crise illustre les difficultés d’un grand nombre de ces « macrogérants » d’actifs aux objectifs divers, pas seulement financiers, et donc parfois contradictoires.

    Ils ont longtemps flotté comme en apesanteur au-dessus de la mêlée et des marchés. Les fonds souverains, les « macrogérants » nationaux, en charge de faire fructifier les richesses de leurs pays, ont effectué un atterrissage brutal depuis la tempête financière. Investisseur de long terme ne rime pas mécaniquement avec investisseur avisé et prudent comme viennent d’en témoigner les déboires de Dubaï.  Le fonds souverain de son voisin et sauveur, l’Abu Dhabi Investment Authority n’a pas été épargné par la crise. Il a en effet enregistré une moins-value de 40 % en 2008 (lire souspap), pour des pertes respectives de 36 % et 41 % de ses homologues koweitien et qatari, selon l’organisme indépendant du Council on Foreign Relations. Seulement, les six institutions du Conseil de coopération du Golfe ont récolté dans le même temps 273 milliards de dollars grâce aux recettes d’exportations de pétrole, ce qui leur a permis d’investir à des cours dépréciés et d’abaisser leur coût de revient moyen. Une manne dont est privée Dubaï.Les fonds souverains sont rarement très explicites sur leurs objectifs et, partant, leur prise de risque réelle. En effet, sur les 10 plus grands acteurs (1), seuls 2, l’Australie et la Chine (China Investment Corporation), ont explicitement donné l’objectif de rendement annuel de leur portefeuille, autour de 5 %, alors la Kuwait Investment Authority estime que son but est de faire mieux que son indice de référence sur une durée de 3 ans glissant. Ne pas livrer ses intentions peut permettre aux fonds de ne pas subir de pression au sein de leur pays en cas de contre-performance passagère. Un privilège qui doit leur permettre de gérer avec un horizon de temps très long sans soucis du court terme. Seulement, cela peut le conduire aussi à des choix de placement discutables, car un fonds souverain est un investisseur étatique très particulier, altruiste, opportuniste, ou partisan, ou les 3 à la fois (lire encadré). La recherche de rendement n’est pas toujours son seul objectif, malgré les déclarations de principe de nombre de ces acteurs. Il doit aussi satisfaire son Etat.Emanation de leur nation, les fonds souverains sont en effet perméables à l’influence de leur gouvernement, dont certains membres siègent souvent dans leur conseil d’administration. C’est le cas dans 8 des 10 plus grands acteurs, à l’exception de Temasek et du fonds australien. D’où une perméabilité. Ainsi, une étude révèle que les fonds préfèrent ainsi investir dans des pays avec lesquels ils ont des relations politiques moins étroites et moins poussées que les autres (2). Leurs flux de placement augmentent dans un pays donné à la suite d’une amélioration des relations politiques avec ce pays. Ils se réduisent en cas de détérioration de ces liens.

    Un comportement spécial

    Le niveau des relations politiques influe sur les placements aux Etats-Unis, Grande-Bretagne, Australie ou France lorsque c’est le fonds des Emirats arabes unis qui y investit. C’est aussi le cas en Suisse, en Inde ou aux Pays-Bas quand c’est le fonds de Singapour qui y place leur argent. Ainsi, leurs investissements ou désinvestissements sont la« continuation de la politique par d’autres moyens ». D’où des placements à la logique économique et financière parfois déconcertante. Exemple ? La prise participation du fonds de la Libye dans le club de football de la Juventus de Turin en 2003 s’est effectuée à un moment où ce pays entamait un processus de réchauffement diplomatique avec l’occident.« Cela suggère que ces fonds ne se comportent pas comme les autres agents économiques,soulignent les auteurs de l’étude.Leurs investissements améliorent bien leurs relations politiques quand ils sont réalisés dans des pays plutôt fermés. En revanche, ils ont tendance à les gêner et perturber lorsqu’ils sont effectués dans des pays ouverts (pays développés) par des acteurs. »C’est alors leurs arrière-pensées supposées qui ont tendance à crisper leur pays d’accueil, qui peuvent y voir là l’action en sous-main des pays dont les fonds sont originaires. Le marché est lui moins réticent. En effet, les tentatives de prises de participations des fonds souverains dans les autres pays ont davantage de chances de réussir que celles à l’initiative d’autres organisations et groupes publics ou gouvernementaux (3). De par leur taille et puissance, ils sont peut-être plus persuasifs et influents que les autres auprès des actionnaires. Dans la crise, ils furent bien souvent les investisseurs du dernier recours dans certains secteurs comme la banque.

    Une forme d’influence

    Toutefois, la réaction positive et à court terme du marché dans son ensemble à leur entrée au capital des sociétés cibles est de bien moindre ampleur que celles des autres organisations, avec un écart d’un tiers. A moyen terme, la performance des entreprises visées s’avère décevante ont révélé de nombreux travaux. Ce qui jette un doute sur leur capacité en tant qu’actionnaire à extraire significativement de la valeur de leur placement par leur activisme, initiatives, lobbying…. Pourtant, ils s’y emploient, en tout cas en coulisse, notamment lorsqu’un fonds prend une participation dans une société de son pays.« Nous avons constaté sur longue période (1987-2008) que près d’une prise de participation sur deux d’un fonds souverain dans une société était suivie d’événements (changements dans le management des entreprises cibles…) indicatifs d’une forme d’influence et de contrôle de ces acteurs sur leurs ’proies’ »,soulignent les chercheurs (4).Lorsqu’un fonds prend pied dans une entreprise de son pays peut-il influer sur la réglementation et les décisions du gouvernement pour augmenter la valeur de son placement, ou peut-il bénéficier en amont d’informations privilégiées qui l’amènent à penser que cette entreprise ou son secteur vont progresser à l’avenir ? On constate en tout cas que les décisions gouvernementales favorables à la société cible sont 5 fois plus fréquentes que les défavorables un an après qu’un fonds souverain y ait placé son argent. Des décisions favorables qui ont lieu surtout lorsque le fonds et la société appartiennent au même pays. Le fonds souverain peut aussi faire du « networking » avec ses nombreuses participations. Un acteur comme Mudabala et surtout Temasek en sont adeptes. Son principe ? Organiser des opérations financières et stratégiques (rachat…) entre plusieurs des sociétés dans lesquelles il est investi. Les fonds souverains maintiennent souvent un certain halo quant à leurs véritables intentions. Leur activisme s’effectue à l’abri des regards, mais il est bien réel dans certains cas. Ils sont aussi peu loquaces et explicites sur leur politique en matière d’exercice des droits de vote. Sur les dix plus grands souverains, seuls 3, les deux fonds singapouriens, GIC, Temasek et le fonds Koweitien, siègent parfois au conseil d’administration des sociétés dans lesquels ils ont investi. C’est surtout le cas lorsque leurs participations sont importantes.

    Nessim Aït-Kacimi

    (1) « An analysis of proxy voting and engagement policies and practices of the sovereign of the sovereign wealth funds », IRRC Institute, RiskMetrics group, octobre 2009.(2) « Bilateral political relations and the impact of Sovereign Wealth Fund investment : a study of causality », April Knill, Bong-Soo Lee, Nathan Mauck, novembre 2009.(3) « What is different about government-controlled acquirers in cross-border acquisitions ? », Karolyi, Liao, septembre 2009.(4) « Firm values and sovereign wealth fund investments », Dewenter, Han, Malatesta, août 2009.

     

     


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