• Harald Welzer: «Le climat sera à l’origine des guerres du XXIe siècle»

    Harald Welzer: «Le climat sera à l’origine des guerres du XXIe siècle»

    Par  Jade Lindgaard , Sylvain Bourmeau
    Chercheur atypique, venu du journalisme et mêlant souvent les différentes disciplines des sciences sociales, Harald Welzer s'est récemment éloigné de son sujet de prédilection, la mémoire, pour se tourner vers l'avenir, celui de la planète ou plutôt des sociétés confrontées au changement climatique qui n'est précisément pas qu'une affaire de planète. Dans un essai visionnaire, Les Guerres du climat, il montre combien la lutte pour des ressources de plus en plus rares est redevenue la cause première de conflits qu'on persiste maladroitement à vouloir lire en termes ethniques. Entretien.

    Dans Les Guerres du climat, vous soulignez que le climat pèse aujourd'hui très fortement sur les démocraties. De quelle manière?

    Il faut d'abord souligner combien l'impact du changement climatique sur différents types de sociétés est sous-estimé. Et lorsqu'on parle d'impact grave, on pense immédiatement aux pays d'Afrique subsaharienne ou d'Asie du Sud-Est et l'on mésestime les conséquences de ce changement sur les sociétés comme les nôtres. Tout simplement parce qu'on ne perçoit pas d'effet direct, et donc pas de problème sérieux. Mais les démocraties sont menacées de différentes façons aujourd'hui. Le changement climatique accentue les asymétries déjà existantes sur la planète entre les différents types de sociétés, il renforce les inégalités en termes de ressources alimentaires, d'eau ou d'énergie. La pression s'exerce donc sur l'ensemble du système. L'un des effets sur nos sociétés démocratiques se voit très nettement lorsqu'on observe les politiques de contrôle des frontières et de refoulement des migrants. Cet impact du changement climatique sur nos sociétés intervient alors même que ces démocraties sont également menacées par d'autres phénomènes, et notamment par une dé-politisation très marquée des citoyens, une division du travail plus nette entre des professionnels de la politique et des spectateurs passifs. La politique, c'est devenu ce que font les responsables politiques professionnels; tout le reste, c'est ce que fait le reste de la population. Par ailleurs, les démocraties ne fonctionnent plus non plus comme des modèles pour d'autres sociétés. Le capitalisme autocratique chinois, qui à certains égards fonctionne bien, offre pour certains un modèle alternatif plus attractif que l'Allemagne ou <st1:personname productid="la Grande-Bretagne. La" w:st="on">la Grande-Bretagne. La</st1:personname> crise climatique risque d'aggraver ces menaces déjà existantes qui pèsent sur les démocraties.

    C'est à partir de la situation au Darfour que vous avez développé votre analyse. En quoi ce qui s'y passe peut être compris comme une guerre du climat?

    C'est un cas très intéressant parce qu'en effet on peut dire que c'est une guerre du climat, c'est d'ailleurs ce que fait le programme environnemental des Nations unies. Mais nos perceptions médiatiques comme celles d'ailleurs des acteurs du conflit renvoient plutôt à un conflit ethnique. Pourtant la situation est assez simple: une désertification très rapide vers le Sud, une société dans laquelle 70% des gens vivent directement de la terre, et deux groupes en concurrence, des bergers et des agriculteurs. Tout cela en l'absence des moyens institutionnels modernes de résolution des conflits, les institutions étant défaillantes, la police et les milices corrompues. On a donc vu apparaître un marché de la violence dans lequel se sont jetés différents acteurs, détournant les ressources de l'aide internationale... Mais la cause première de ce conflit, c'est bien le climat, le réchauffement de la planète.

    Personne ou presque ne semble s'en soucier parce qu'on sur-interprète en termes de conflit ethnique. Pourtant lorsqu'on regarde de près les conflits survenus au cours des dernières décennies, on s'aperçoit que tous trouvent leur origine dans une lutte pour les ressources, et que l'ethnicisation intervient après contrairement à l'impression qu'on peut avoir par la suite. Cela est dû notamment au fait que nos grilles d'analyse des conflits ont été forgées durant la guerre froide, on pense en termes d'idéologie, d'ethnicité, de concurrence des systèmes... Et la plupart du temps la question centrale des ressources n'est plus prise en compte.

    Mais c'est une très vieille histoire que de faire la guerre pour des ressources!

    Bien sûr que ce n'est pas nouveau. Nombre de choses pointées par les sciences sociales apparaissent évidentes une fois qu'elles sont énoncées. Le fait de dire qu'il s'agit de causes très anciennes ne les invalide en rien. Et puis le changement climatique est une variable assez nouvelle en l'occurrence. C'est une forme nouvelle de facteurs anciens, ayant trait aux ressources. Le climat vient renforcer des inégalités très anciennes que nous avons eu tendance en plus à ignorer depuis assez longtemps. Mais la vie n'est pas faite que de discours et de construction de la réalité, toutes ces questions des sciences sociales des vingt dernières années. Elle est affaire de nourriture, d'eau, de terre, d'air.

    Mais comment, dans le cas du Darfour par exemple, isoler le facteur climatique, qui semble très intriqué aux autres causes?


    C'est une difficulté empirique. Je suis psychologue social, je ne prétendrais jamais qu'une action sociale puisse avoir une cause unique. Mais le problème c'est plutôt de redonner à ce facteur climatique toute sa place alors qu'il est négligé. Il faut prendre en compte les effets politiques, culturels et sociaux de ce phénomène. Interpréter le conflit du Darfour comme une guerre ethnique, c'est quasiment tenir un discours raciste. Il faut bien comprendre que parler en ces termes remplit une fonction particulière, ça permet de se dire : on ne comprend rien à ce qui se passe là-bas mais peut-être pourrait-on leur envoyer des soldats et des aides des Nations unies. L'idée étant juste de se sentir utiles. Alors que si on prend en compte le facteur climat alors cela nous concerne directement, parce que nous sommes responsables de ce changement. Nous les sociétés industrielles. Il est donc beaucoup plus confortable de considérer qu'il s'agit d'un conflit ethnique.

    Mais sans doute est-il d'autant plus difficile de convaincre les populations des sociétés industrielles qu'il s'agit d'une guerre du climat dès lors qu'il est compliqué d'isoler le facteur climatique, de le mettre en évidence.

    Nous manquons clairement de débats sur les implications sociales et culturelles du changement climatique. Les gens pensent que cela concerne le temps qu'il fait! Que c'est l'affaire des météorologues ou au mieux des physiciens. Quand j'ai commencé à travailler sur ce livre mes collègues ne comprenaient pas pourquoi je m'occupais de climat. C'est incroyable car au contraire le changement climatique n'a d'intérêt que pour les sociétés et les cultures. La terre s'en fout, elle, du changement climatique!

    Mais comment expliquer que nous sous-estimions à ce point les conséquences sociales et culturelles du changement climatique?

    Cela sert de nombreux intérêts. Il y a des failles dans la perception du problème à la hauteur de ce qu'il est parce que nous avons délégué la discussion et la réflexion aux scientifiques, climatologues, météorologues. Cela a eu des effets pervers. Par exemple, le fait que la communication sur ces problèmes est très abstraite. On parle de la montée du niveau de la mer en 2100, du risque d'avoir une concentration de CO2 de 850 ppm dans l'atmosphère en 2050... Tout le monde se fiche de telles abstractions. Il est dommage que les chercheurs en sciences humaines ne se soient pas davantage penchés sur la question. Et puis, on manque aussi d'un travail d'interprétation de ces données. Qu'est-ce que tout cela veut dire pour nos sociétés, la démocratie, le concept de culture... Du coup c'est très facile pour les gens de se dire, tout en reconnaissant l'existence du problème, qu'ils s'en fichent. Que cela ne les concerne pas directement dans leur vie quotidienne. Les spécialistes du climat ont fait un travail formidable. Mais nos disciplines des sciences humaines et sociales n'ont pas fait leur boulot. Les chercheurs du climat le disent : pourquoi diable n'y a-t-il pas de gens en sciences sociales, de sociologues, d'historiens, qui complètent nos recherches?
    L'autre problème est le suivant : les économies occidentales sont responsables du problème historique, de sa perpétuation aujourd'hui. Notre amour de notre mode de vie, le consumérisme, la croissance, le progrès, tout cela est très fort. Tellement fort que toute idée de changement est aussitôt associée à l'idée de la perte. Or dès que vous interrogez les conséquences sociales et culturelles du changement climatique, vous remettez en cause ces notions. Mais personne ne veut le faire parce que nous continuons de profiter de ce type d'économie. Nous appartenons aux pays les plus riches du monde. Mais le nombre de ces « happy few » va décliner dans les années qui viennent, avec la poussée démographique mondiale. Les habitants des pays industrialisés représentent aujourd'hui environ 20% de la population mondiale, représentant 95% de la richesse mondiale. Dans 10 ans, ils ne seront plus que 17%. Qui veut abandonner ça? Nous en profitons. C'est très confortable d'être là où nous sommes.

    Que peut-il alors se passer?


    Tous les problèmes que nous connaissons vont s'accentuer : la pénurie de nourriture et d'eau, les inégalités... Le climat sera à l'origine des guerres du XXIe siècle. Au sein de nos sociétés, les inégalités générationnelles vont devenir conflictuelles. Parce que c'est la première fois de l'histoire moderne, que nous exploitons à ce point les ressources des générations à venir. Nous vivons à crédit. C'est le point commun entre la crise financière et la crise écologique. Nous voulons toujours que les autres paient. Or les conflits intergénérationnels historiquement sont parmi les plus gros facteurs de changement social. On n'a pas vu cela qu'en 1968, mais aussi avec le national-socialisme qui était devenu un projet générationnel.

    Mais comment expliquez-vous que ces impacts sociaux et culturels ne soient pas adressés alors que jamais autant de responsables politiques, associatifs, d'artistes parlent du changement climatique?

    Parler et agir, ce n'est pas la même chose! C'est une situation paradoxale, dialectique. Le changement climatique est là, dans la tête des gens, dont beaucoup semblent croire qu'ils pourront continuer à vivre comme ils le font aujourd'hui, s'ils consentent à quelques ajustements techniques. Prenez l'exemple du débat autour des voitures électriques, que je trouve profondément ridicule. On a vu apparaître il y a un an et demi ce deus ex machina : la voiture électrique. Et on a vu tous les responsables politiques s'extasier : «C'est génial!» Le salon de l'automobile à Francfort il y a quelques semaines regorgeait de voitures électriques. Le principal magazine automobile allemand a maintenant une édition consacrée à la «conduite écolo». Ils testent des batteries. Ça a l'air d'être satirique mais non. Le concept de voiture électrique est attirant parce qu'il fait croire que l'on peut continuer à faire comme avant. Qu'il suffit de quelques ajustements techniques. Personne ne demande d'où devrait venir l'électricité. Des questions de ce type. Une réaction plus adéquate serait d'interroger nos schémas de mobilité. Mais les gens n'aiment pas ce genre de discussion. 
    Vous ne croyez pas qu'il y a un problème de temporalité, de collusion entre le temps court de la vie des gens et le temps long des effets. Il est probable que les générations qui vont entrer en conflit ne se connaîtront même pas.

    Oui, ça fait partie du problème. Mais les jeunes ne sont pas des free riders (passagers clandestins). Ils sont trompés par notre système de free riding. Mais cela ne marchera pas. Certains en profitent plus que d'autres. C'est pour cela que tout le monde veut conserver le statu quo. Après cette crise financière, je pensais que peut-être il y aurait un changement de perceptions. Que ce n'est pas qu'une crise cyclique mais le symptôme d'un problème structurel. Pourtant ce n'est pas du tout ce qui se passe. Les responsables politiques en France et en Allemagne font comme si nous étions toujours dans les années 90. Parce que c'est la dernière ère de croissance économique. En Allemagne, des personnes achètent des voitures grâce à des aides du gouvernement et se retrouvent coincées dans des embouteillages causés par des travaux financés par le gouvernement. C'est un théâtre de croissance économique. Une illusion. Tout est basé sur la transmission de la facture aux autres.

    Qu'est-ce que vous attendez de la conférence de Copenhague?

    On peut s'inquiéter du fait qu'il n'y aura pas de bon accord. Mais ce genre de conférence est important d'un point de vue symbolique. C'est important aussi pour voir les différentes positions. Quand l'Inde et <st1:personname productid="la Chine" w:st="on">la Chine</st1:personname> disent : «Quoi que vous fassiez, nous émettrons moins de CO2 par tête que vous», c'est une position assez forte. C'est bien. Ça met l'Europe sous pression. Ça bloque le réflexe habituel de reproches et de critiques adressés à <st1:personname productid="la Chine. Donc" w:st="on">la Chine. Donc</st1:personname> même sans résultat, ce genre de sommets internationaux est intéressant. Ce serait quand même mieux d'avoir un résultat. Ce n'est pas une raison pour ne pas changer les choses tout de suite. On peut le faire indépendamment de Copenhague. Mais il y a une idéologie des mouvements écolos traditionnels. Ils se présentent comme des «croyants» et des «sachants » devant communiquer envers les autres, expliquant que c'est très difficile de changer parce que tout est si compliqué, et que nous devons attendre davantage de preuve scientifique. C'est une situation complexe qui provoque des blocages. Pourtant je crois que chaque participant a beaucoup de marge de manœuvre. On peut faire beaucoup de choses, et les faire tout de suite.


    Harald Welzer
    Les Guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle
    Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary
    Gallimard. NRF Essais.
    366 pages
    24,50 euros

    Beaucoup de choses vont malheureusement dans le sens décrits par M. Welzer, sur ce blog regardez le thème Razzia sur les terres…………..

    « Tout est basé sur la transmission de la facture aux autres » OUI, mais l’altruisme, la prise de conscience, etc…peuvent inverser cela. Beaucoup de débat et d’actions pour nous en perspectives.


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