• Ici et là, le retour d'une humeur protectionniste

    Ici et là, le retour d'une humeur protectionniste

     

    La première scène a lieu dans une charmante ville des Pyrénées, Pau, qui accueille les Journées parlementaires du PS fin septembre. Invité, le démographe Emmanuel Todd tance gentiment les élus socialistes. Message : vous n'avez pas de vrai programme économique, vous fuyez le débat de l'heure - celui de la nécessité pour l'Europe de " protéger " certains secteurs de son industrie.

    La deuxième scène a lieu quelques jours plus tard, le 29 septembre, à des milliers de kilomètres de là, à Washington. Sur la colline du Capitole, la Chambre des représentants adopte un projet de loi impensable il y a deux ou trois ans encore : il autorise le gouvernement à lever des droits de douane contre les pays aux pratiques commerciales déloyales. En clair, la Chambre veut mettre certains secteurs de l'économie américaine à l'abri de la concurrence chinoise.

    Emmanuel Todd a-t-il été entendu ? Le 9 octobre, la convention nationale du Parti socialiste discutera de la notion de " juste échange " dans les relations commerciales internationales . Le texte de la Chambre des représentants n'est encore qu'un projet de loi ; il doit aller au Sénat, plus réticent à user de l'arme des droits de douane, avant d'être soumis à la ratification de Barack Obama, encore plus réticent.

    A Paris, 19 députés de la majorité ont adressé, mardi 5 octobre, une lettre au chef de l'Etat à l'occasion de la prochaine présidence française du G20 (groupe réunissant les vieux pays riches, ceux du Nord, et les nouveaux, ceux du Sud). Ils demandent à Nicolas Sarkozy de mettre à l'ordre du jour " la question du respect de la règlede la réciprocité dans le commerce international ". A Bruxelles, le commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, approuve : " Nous devons exiger la réciprocité. Il ne faut pas être naïf. Nous avons le devoir de défendre nos intérêts. "

    On l'aura compris, les uns et les autres parlent de la même chose, sans toujours oser la désigner par son nom : le protectionnisme. Comment répliquer à des pays émergents devenus riches qui vendent abondamment sur nos marchés, quand les leurs sont beaucoup moins perméables ? Avant la crise, la question eût été impossible. La doxa régnante supportait mal la moindre note dissidente : le libre-échangisme était bon pour tout le monde ; la globalisation des échanges, une affaire " gagnant-gagnant ". Le débat n'était plus posé en termes économiques, il était d'ordre religieux, théologique. Le dogme et le péché. Toute entrave au commerce international tel qu'il est aujourd'hui pratiqué ne pouvait être que négative.

    La crise brise les tabous. Elle l'a fait dans l'ordre monétaire, où l'on voit les banques centrales violer l'une de leurs règles les plus sacrées - activer la planche à billets en achetant les bons du Trésor, c'est-à-dire la dette, émis par leurs propres gouvernements. Mais la crise lève aussi l'interdit qui régnait sur l'ordre commercial : se " protéger " un peu, disait-on, c'est entrer dans la dangereuse spirale du " protectionnisme ". Aujourd'hui, les pratiques de certains pays émergents, Chine en tête, conduisent l'Europe et l'Amérique, souvent en proie au chômage de masse, à envisager de " protéger " certains secteurs de leurs économies. Du moins à en débattre.

    De quoi parle-t-on ? De mesures sectorielles et sélectives, dit l'économiste français Jean-Luc Gréau (Prix Sophie-Barluet 2010 pour son livre La Trahison des économistes, Gallimard, 2008), prises à l'échelle de l'Europe, propose-t-il, afin de rétablir des conditions de concurrence loyale avec certains pays d'Asie. Jean-Luc Gréau ne croit pas que la mondialisation néolibérale profite à tous. Elle a ses victimes. Elle fait des perdants nets dans les vieux pays riches, ceux du Nord, en France notamment, parmi les salariés de l'industrie chassés de leur emploi par les délocalisations. A ceux-là, inutile d'asséner l'argument selon lequel la globalisation a permis de mettre nombre de biens - on pense à toute la panoplie de la high tech domestique - à des prix abordables : pour être consommateur, dit-il, il faut un salaire, il faut être aussi producteur, pas chômeur...

    Jean-Luc Gréau juge que l'ouverture inconditionnelle de nos marchés a favorisé chez les émergents un mode de développement fondé exclusivement sur les exportations, au détriment de leur demande intérieure. Il y voit l'un des grands déséquilibres structurels à l'origine de la crise actuelle.

    Le problème du néophyte est qu'il y a nombre d'économistes aussi convaincants que Jean-Luc Gréau pour penser que le remède proposé - en gros, celui de la Chambre des représentants américaine - est pour le moins contestable.

    On lui reconnaîtra l'immense mérite d'avoir ouvert un débat, et on laissera les économistes trancher, s'ils y arrivent... Mais on peut s'interroger sur la faisabilité politique de la solution Gréau. Y a-t-il en Europe une majorité en faveur de mesures protectionnistes sectorielles ? Y aurait-il une majorité au Parlement européen pour promouvoir une législation du type de celle élaborée au Capitole ?

    Rien n'est moins sûr. L'affaire est autant culturelle qu'économique. Il faut lire sur le sujet le remarquable ouvrage de l'historien David Todd (le fils d'Emmanuel) sur L'Identité économiquede la France (Grasset, 2008). Pour des raisons historiques, tenant aux cultures politiques nationales, deux traditions coexistent en Europe, dit-il : d'un côté, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, farouchement libre-échangistes ; de l'autre, la France, qui l'est moins. Sur cette question, la sensibilité française est minoritaire en Europe. Paradoxalement, elle ne trouve son pendant qu'outre-Atlantique : dans les grands pays occidentaux, c'est aux Etats-Unis et en France que l'opinion est la moins libre-échangiste.

    Post-scriptum Lire sur ce sujet le cahier du club Politique Autrement (juin 2009), qui publie un dialogue entre David Todd et Jean-Luc Gréau.

    Alain Frachon


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