• « Ici, je viens chercher un peu d’oxygène »

    REPORTAGE sur "ma tante"

    « Ici, je viens chercher un peu d’oxygène »  

    Une femme voilée d’origine marocaine côtoie une dame d’une soixantaine d’années vêtue d’un gros manteau de fourrure, qui tient fermement sa valise. Dans la salle des engagements, on devine une grande mixité sociale. Mais pour la plupart, le Mont-de-Piété est un « dernier recours ».

    Sous le chapeau qui lui descend juste au-dessus des yeux, Thi Lee Tran (1) a l’air discrète. Mais cette petite femme de soixante-six ans,« métisse d’origine vietnamienne et cambodgienne », n’a pas la langue dans sa poche.« Il n’y a pas de honte à venir ici, lance-t-elle.J’ai travaillé toute ma vie comme cuisinière dans la Marine nationale et aujourd’hui, je touche plutôt une bonne retraite : 1.400 euros par mois, c’est pas mal quand même. J’habite avec ma fille, qui travaille comme esthéticienne, et ses trois enfants. On fait toujours très attention à tout, on ne mange pas tous les jours à notre faim, et pourtant on a du mal. Quand il faut payer le loyer et les factures, il ne reste plus grand-chose à la fin du mois. Ils me font rire avec leurs publicités à la télé : ne mangez pas trop sucré, pas trop gras… Mais il faut d’abord pouvoir manger ! »Alors en cette fin d’année, pour combler un nouveau trou sur son compte en banque, Thi Lee Tran est venue déposera u Crédit Municipal de Paris quelques bijoux en gage, dont elle mesure la valeur en taels.« Un tael, cela fait à peu près 37 grammes d’or, et comme l’or a bien monté, avec ce que j’ai ici, je peux espérer un peu plus de 1.000 euros. »Le système n’a plus de secret pour elle.« Je suis déjà venue en 2001, 2006, 2008 et, avec ma fille, c’est la troisième fois que nous venons en 2009,égrène-t-elle. Mais cette fois, je pense que cela va être dur de récupérer ce que nous avons déposé. On n’arrive plus à suivre, et on n’est pas les seuls d’ailleurs, regardez autour de vous, il y a ici des gens de tous les niveaux. »

    Des prêts à partir de 30 euros

    Dans la salle des engagements, déjà bien remplie en cette fin de matinée de décembre – le pic d’affluence est attendu vers quinze heures – on devine en effet une grande mixité sociale. Près de nous, une femme voilée côtoie une dame d’une soixantaine d’années, vêtue d’un gros manteau de fourrure, qui tient fermement sa valise.« Le premier arrondissement qui nous visite, c’est le 16e, rappelle Bernard Candiard, le directeur général de l’établissement, mais juste après viennent les 18, 19 et 20e… Et la Seine-Saint-Denis représente maintenant presque autant que tout Paris. »Au beau milieu de la salle, un homme hirsute a le regard fixé sur un ticket d’Euromillions. Il nous fait vite comprendre qu’il n’a pas envie de discuter. Après un long silence, il se confie pourtant longuement et sans réserve. Comme on se déleste d’un fardeau.« J’ai les ’boules’, les trois premiers numéros qui sont tombés à la loterie hier, je les avais. L’espace d’une minute, j’ai vu la fortune arriver »,avoue ce Parisien de cinquante ans, qui dit travailler comme archiviste.« Quelqu’un en Europe vient de toucher 59 millions d’euros, et moi, je dois revenir sur terre, avec mes crédits à rembourser, mes factures à régler et mes problèmes. Alors ici, je viens chercher un peu d’oxygène. »Si l’on se présente une journée d’affluence moyenne au Crédit Municipal, il faut environ une heure avant de repartir avec l’argent espéré. Mais il faut parfois attendre beaucoup plus longtemps. Les jours qui précèdent les départs en vacances sont souvent les plus chargés… Il faut passer à l’accueil pour présenter papiers d’identité et justificatifs de domicile, attendre qu’un guichetier de l’établissement vous reçoive, que les objets proposés soient évalués par un expert. D’autant que toutes sortes de dépôts sont acceptés : des tableaux, des statuettes, des bouteilles de vin, de l’argenterie, des instruments de musique… Mais les bijoux représentent toujours le gros des stocks (80 %). Les femmes sont d’ailleurs beaucoup plus nombreuses à se présenter chez « Ma Tante ».« J’ai apporté une gourmette et un peu d’orfèvrerie, raconte Latifa, une femme de ménage au chômage, récemment divorcée. Quand on est dans ma situation, ce n’est pas facile de pousser la porte d’une banque. Le Mont-de-Piété, c’est la seule solution. »

    « Dernier recours »

    « Seule solution », « dernier recours »,l’expression revient souvent. Non loin de Latifa, un jeune homme bien mis ne lâche pas son BlackBerry des yeux, comme étranger à tout ce qui l’entoure. Etienne, trente-cinq ans, vient pour la première fois au Crédit Municipal et il se dit persuadé d’être« un cas atypique ».La crise semble cependant avoir amené vers l’établissement de la rue des Francs-Bourgeois un certain nombre d’entrepreneurs et de petits patrons qui, comme lui, traversent une mauvaise passe. Ce marchand de biens immobiliers a fait le voyage depuis Strasbourg pour placer en gage sa collection de boutons de manchette. Une centaine de pièces achetées au cours de ventes aux enchères ces dix dernières années, dont il estime la valeur à plus de 15.000 euros.« J’ai commencé à avoir des loyers impayés, des appartements qui ne se sont pas vendus… Et en face, j’ai des emprunts à rembourser. Dans ces moments-là, les banques sont les dernières à vous aider. Elles n’ont rien voulu savoir et m’ont coupé tous mes crédits de trésorerie. »Etienne espère que le prêt gagé sur sa collection, qu’il injectera aussitôt dans sa société, lui permettra de tenir trois ou quatre mois, le temps de débloquer une ou deux transactions immobilières en suspens.« J’ai payé 12.000 euros d’impôts cette année, comme quoi ça peut vraiment arriver à tout le monde », lâche-t-il, dépité.

    Guillaume Maujean

    Les prénoms des témoin sont été modifiés.

    A relier avec : L'activité du Crédit Municial de Paris


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