• « Il est important de renforcer la statistique financière »

    Jean-Philippe Cotis directeur général de l’Insee

    « Il est important de renforcer la statistique financière »  

    Il y a trois ans débutait la crise des « subprimes ». Pourquoi a-­t-on tant tardé à voir que cette crise financière allait pousser l’économie mondiale dans la plus grande récession de l’après-guerre ?

    Cela nécessitait beaucoup de discernement et de prescience. Le tableau était en effet très contrasté : il y avait, d’un côté, la sphère financière et immobilière, qui présentait des signes de surchauffe avec l’envolée des prix d’actifs, et, de l’autre, la sphère économique, qui donnait depuis vingt ans des signes de grande stabilité : une croissance mondiale soutenue et régulière, et une inflation parfaitement maîtrisée. Ce panorama discordant suscitait certes des inquiétudes mais, finalement, on s’était accoutumé à l’idée que ces deux sphères étaient peut-être déconnectées à court ou moyen terme. Pour les banquiers centraux, cette situation suscitait un vrai dilemme : les prix de consommation, qui constituent leur « cœur de mandat », restaient très stables, mais on voyait par ailleurs flamber les prix d’actifs, que les institutions de marché étaient censées  réguler. Or, avec une seule flèche – le taux d’intérêt –, il leur était impossible d’atteindre deux cibles.

    N’y a-t-il pas eu une défaillance de l’appareil statistique ?

    Non. L’appareil statistique a décrit correctement l’état du monde. En revanche, les économistes n’ont pas toujours fait une bonne utilisation des indicateurs existants. C’est donc une défaillance de l’expertise. Pour diagnostiquer la si tuation du secteur financier, on s’est trop contenté d’indicateurs internes : par exemple, on a conclu que les ménages étaient peu endettés car ils avaient, en contrepartie, un patrimoine immobilier de grande valeur. On a fait le même constat pour les entreprises au vu de leur capitalisation boursière. Malheureusement, quand survient la crise financière, les valorisations chutent mais les dettes persistent. A cheval entre sphère financière et sphère réelle, le marché de l’immobilier, qui était en  surchauffe n’a pas été suffisamment pris en compte dans la conduite des politiques macro économiques.

    Que préconisez-vous ?

    A posteriori, il aurait mieux valu privilégier des indicateurs mixtes qui relient les sphères réelle et financière : je pense, par exemple, au ratio « Q » de Tobin, qui rapporte la valeur boursière de l’entreprise au coût du remplacement de ses équipements. Plus la valeur boursière s’élève au-dessus de la « valeur physique » des équipements, plus les marchés anticipent une forte croissance des bénéfices. Et ces anticipations de croissance peuvent être exagérément optimistes. Même chose pour le marché de l’immobilier : pour juger de la solvabilité des emprunteurs, il ne suffit pas de rapporter la valeur du bien acquis à l’endettement des ménages. Il faut aussi s’assurer que la valeur du bien n’est pas déconnectée des fondamentaux. On peut alors considérer le ratio prix du logement/loyer. Si le prix de l’habitat monte pour des raisons physiques, par exemple la rareté de l’offre, alors les loyers et le prix de l’immobilier augmenteront ensemble. Si le prix du logement augmente en revanche beaucoup plus vite que les loyers, comme cela était le cas avant la crise, c’est le signe d’une dimension spéculative.

    Quelles leçons l’Insee tire-t-il de cette crise ?

    Encore une fois, les indicateurs disponibles traduisaient l’existence de déséquilibres financiers, mais ils ne laissaient pas nécessairement augurer une crise séculaire. Au cours des dernières années, l’Insee a, par ailleurs, beaucoup développé les indicateurs de retournement de conjoncture. Les enquêtes d’opinion auprès des ménages et des chefs d’entreprise nous permettent de faire des prévisions de croissance à court terme raisonnablement fia bles. Nous travaillons toujours à améliorer ces techniques de prévision. Mais, au-delà de six mois, la prévision est autant un art qu’une science.

    Verrions-nous mieux venir la crise aujourd’hui qu’il y a trois ans ?

    Comme on dit parfois, la douleur est le meilleur adjuvant de la mémoire. On peut donc espérer qu’avec l’expérience on ne reproduira pas les mêmes erreurs. Il me semble, par ailleurs, important de renforcer la statistique financière. Les régulateurs doivent avoir une appréhension statistique plus fine de la sphère financière pour mieux évaluer les  risques pris par les banques, dont les métiers sont très différents. Ils ont également manqué d’information sur les opérations financières hors bilan. Plus on fait  progresser la connaissance statistique, plus on a de chance de prévenir les déséquilibres. La conduite de la politique monétaire doit sans doute accorder une place plus importante aux surchauffes financières en se disant qu’à moyen terme les effets de richesse des ménages et des entreprises auront un impact sur la consommation puis sur l’inflation. Reste qu’en définitive la nature humaine étant ce qu’elle est, il y aura toujours des crises dans les périodes de grandes innovations technologiques et financières. Ce sont, en effet, au cours de ces périodes, que l’on a trop tendance à croire aux miracles.

    Propos recueillis parFrédéric SCHAEFFER

    Jean-Philippe Cotis.


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :