• Il faudrait laisser la Grèce et le Portugal prendre un congé sabbatique de l’euro

    Interview

    Kenneth RogoffProfesseur d’économie à Harvard

    « Il faudrait laisser la Grèce et le Portugal prendre un congé sabbatique de l’euro »  

    Ancien chef économiste du FMI de 2001 à 2003 et coauteur d’une Histoire des crises financières, l’économiste Kenneth Rogoff livre son diagnostic sur l’impact de la crise de la dette européenne au lendemain du déclassement de l’Espagne par Fitch.

    La crise de la dette européenne représente-t-elle un risque important pour la reprise économique américaine ? C’est classique qu’une crise de la dette survienne après une crise bancaire. Mais les secousses secondaires sont généralement moins sévères que le choc initial. La reprise américaine sera plus lente et plus longue qu’après une récession typique. La crise européenne va probablement ralentir le rythme de la reprise globale mais nous sommes très loin d’une menace de rechute mondiale. Elle peut ralentir la croissance de 0,5 % aux Etats-Unis. Mais, si les Européens s’y attaquent, on peut tabler sur une croissance modeste de 2 % en Europe, contre un rebond de 3,5 % à 4 % aux Etats-Unis en 2011.

    Comment appréciez-vous le risque de désintégration de la zone euro évoqué par l’ancien président de la Fed, Paul Volcker ? Ce scénario n’est pas plausible. L’Allemagne et la France ne le laisseront jamais faire. Cela ne veut pas dire que tous les membres actuels doivent y rester et que l’adhésion de l’Estonie à la zone euro en 2011 soit souhaitable. En dehors de la France et de l’Allemagne, aucun autre pays n’est indispensable à la survie de l’euro. A tout le moins, la Grèce et le Portugal vont devoir restructurer leurs dettes. La meilleure solution serait de laisser ces deux pays prendre un congé sabbatique de l’euro pendant dix ans. Je ne crois pas à un éclatement de la zone euro, mais il n’est pas très réaliste de vouloir atteindre une discipline fiscale sans laisser certains pays quitter temporairement l’euro. Il se peut donc qu’un ou deux pays sortent du système. La Grèce ferait d’ailleurs mieux de sortir de l’euro pour restructurer sa dette et améliorer sa compétitivité.

    La dévaluation de l’euro face au dollar est-elle une condition indispensable à sa survie ? Pour le moment, c’est une bouée de sauvetage très utile. Je pense que la baisse de l’euro va se poursuivre. Il pourrait tomber à 1,10 dollar – voire moins – compte tenu de son niveau de surévaluation de départ. Il pourrait même atteindre la parité avec le dollar. Ce serait alors plutôt confortable pour l’Europe si elle réussit à stabiliser sa dette, mais très difficile pour les Etats-Unis.

    Le plan de stabilisation de l’euro annoncé le 10 mai a-t-il été une réussite et peut-il suffire à enrayer les risques de contagion ? Oui et non. Le déclassement de l’Espagne par Fitch va renforcer l’impression que le « bazooka » européen n’est pas suffisant. Le plan a réussi à maintenir une certaine stabilité. Mais les risques de contagion sont encore réels et très importants. Ce plan n’a pas réussi à masquer l’absence de consensus au sein de la zone euro sur le niveau de rigueur qui doit être imposé aux membres les plus faibles. Les Français semblent pencher pour une interprétation plus souple de la gestion des politiques budgétaires que les Allemands. Les marchés ont noté cette absence de consensus et en ont tiré les leçons.

    Le Fonds monétaire international (FMI) va-t-il devoir aider d’autres pays européens ? C’est très probable. L’Europe aurait dû se tourner vers le FMI beaucoup plus tôt. Son directeur général a fait un excellent travail. Mais le Fonds devra forcer les pays à rembourser les aides dans deux ou trois ans. Et cela risque d’être très difficile. Le G20 de Londres a tenté de différer les échéances de cinq ans. Mais le FMI ne pourra pas continuer à financer éternellement les déficits de tous les pays en difficulté.

    Propos recueillis par Pierre de Gasquet

    Kenneth Rogoff.Bloomberg

    La bombe cachée de la dette privée espagnole  

    L’endettement privé, bien plus important que la dette publique, pourrait peser lourdement sur la croissance espagnole.

    L’annonce de la dégradation de la note de l’Espagne par l’agence Fitch a mis en lumière le poids de la dette publique du pays. Or, le vrai problème est peut-être ailleurs, soulignent plusieurs experts cités par l’AFP.D’abord, ce problème de dette publique et la décision de Fitch n’est pas une surprise.« Nous nous y attendions »,a déclaré la ministre française de l’Economie, Christine Lagarde, dans un entretien au « Parisien » d’hier. Cette actualité éclipse surtout l’autre problème de la dette privée.« Nous avons un endettement du secteur privé d’environ 178 % du PIB »,trois fois plus important que celui du public, estimait la semaine dernière le chef des députés socialistes, majoritaires, José Antonio Alonso. Le risque est selon lui que cela « n’étouffe » l’économie.« Le lourd endettement du secteur privé[est]un défi »pour l’Espagne, complète le Fonds monétaire international (FMI).La raison de l’endettement ? L’enthousiasme des ménages à devenir propriétaires en pleine période de bulle immobilière. Ils se sont endettés lourdement pour investir dans la pierre, les promoteurs ont lancé des projets pharaoniques et les banques ont largement prêté. Depuis, la bulle a éclaté et tout le monde déchante.« Le fort endettement des entreprises et des ménages est concentré dans le secteur du logement »,confirme l’OCDE. Avec un taux de chômage à 20 % et la hausse des impôts,« le défaut de paiement[de certains ménages]est inévitable »,prédit le professeur d’économie Albino Prada, de l’université de Vigo, dans le nord-ouest du pays. Entreprises et banques sont, elles aussi, sous pression.

    Autocritique

    Les politiques, eux, font leur autocritique. Comme le ministre de l’Equipement, José Blanco, qui regrettait récemment dans « El Pais »« de ne pas avoir combattu avec plus de détermination la bulle, parce que cela aurait pu nous éviter certains problèmes, surtout l’endettement privé ».S’y attaquer ne sera pas simple. Car, selon certains économistes, une partie de cette dette est« entre des mains étrangères ». Si les créanciers« sont en zone euro, ce n’est pas grave,juge Jésus Castillo, économiste chez Natixis.S’ils sont en dehors et qu’ils se disent que la zone euro, c’est mort, cela pose un vrai problème.[Car]le taux auquel les entreprises se financeront sera plus élevé ». Beaucoup s’interrogent sur les conséquences de ce problème sur la croissance du pays à long terme. D’autant que la solution – le désendettement – est en elle-même délicate. L’agence Fitch a baissé vendredi la note de l’Espagne au motif que« le processus d’ajustement vers un niveau plus bas d’endettement privé et extérieur[allait]réduire le taux de croissance ». Une spirale bien délicate qui complique un peu plus encore la tâche du gouvernement Zapatero.


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