• Il faut sauver les OMD ( objectifs du millénaire pour le développement )

    Il faut sauver les OMD

    Shashi Tharoor
     


     

    NEW DELHI – 2015 est la date butoir de réalisation des objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Tout le monde sait que c’est illusoire. Les dirigeants du monde sont donc sur le point de se retrouver aux Nations unies pour réfléchir à la manière de procéder et de s’entendre sur une feuille de route et un plan d’actions pour atteindre ces OMD à temps.

    En septembre 2000, j’étais aux Nations unies lorsque les dirigeants de la planète se sont rencontrés pour le Sommet du millénaire et se sont promis de travailler de concert pour libérer l’humanité « des conditions abjectes et déshumanisantes de la pauvreté extrême » et de « faire du droit au développement une réalité pour tout un chacun ». Cette promesse est synonyme de leur engagement à améliorer l’accès à l’éduction, aux soins de santé et à l’eau propre pour les habitants les plus démunis du globe ; à éliminer les bidonvilles ; à inverser la dégradation de l’environnement ; à promouvoir l’égalité des sexes et à combattre le virus du SIDA/HIV.

    Cette liste ambitieuse est couronnée d’un huitième objectif visant à mettre en place « un partenariat mondial pour le développement ». Ce dernier se compose notamment de quatre cibles : « un système commercial et financier ouvert, réglementé, prévisible et non discriminatoire » ; une attention particulière aux besoins des pays les moins avancés ; une assistance aux pays enclavés et aux petits états insulaires ainsi que des mesures nationales et internationales pour traiter le problème de la dette des pays en développement.

    Au fond, cette ambition revient à un grand pari : tandis que les pays en développement sont les premiers responsables de la réalisation de ces OMD, les pays développés sont contraints de financer leurs efforts et de les soutenir.

    Ce qui n’a pas vraiment été le cas. Lors du sommet du G8 à Gleneagles et du sommet mondial de l’ONU en 2005, les donneurs se sont engagés à augmenter leur aide de 50 milliards de dollars supplémentaires par rapport à 2004 et de doubler leur aide en Afrique des paliers de 2004 d’ici à 2010. Or, l’an dernier, l’Aide publique au développement (APD) se montait à 119,6 milliards de dollars, soit juste 0,31 % du PIB des pays développés – pas même la moitié de la cible de l’ONU fixée à 0,7 % du PIB. En fait, calculée en dollars US actuels, l’APD a chuté de plus de 2 % en 2008.

    L’ONU reconnaît que les progrès sont inégaux et que les OMD ne seront probablement pas atteints dans la plupart des régions. En 2005, le nombre de personnes vivant dans des conditions de pauvreté extrême était toujours estimé à 1,4 milliards. Suite à la crise économique mondiale, il est possible que ce chiffre soit encore plus élevé aujourd’hui. La proportion de la population sous-alimentée continue de croître cependant que les progrès pour éradiquer la faim ont patiné – voire reculé – dans certaines régions durant les périodes 2000-2002 et 2005-2007.

    Environ un enfant de moins de cinq ans sur quatre souffre d’insuffisance pondérale, principalement en raison du manque de nourriture de qualité, d’eau propre, d’hygiène et de services de santé, mais aussi à cause de méthodes de nutrition et de soin défaillantes. L’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, points essentiels pour combattre la pauvreté et les maladies, ont fait au mieux d’infimes progrès, car le taux de scolarisation des filles et l’accès des femmes aux postes importants en politique restent insuffisants.

    Dans le domaine du commerce aussi, les avancées s’avèrent décevantes. Les droits de douane des pays développés sur l’import de produits agricoles, textiles et vestimentaires (les principales exportations de la plupart des produits développés) sont restés entre 5 et 8 % en 2008, soit 2 à 3 points de pourcentage de moins qu’en 1998.

    Il est temps de renforcer l’objectif n° 8 de deux manières fondamentales. Les pays développés doivent s’engager à améliorer à la fois la quantité et l’efficacité de l’aide qu’ils offrent aux pays en développement. Les fonds doivent servir à aider ces derniers à améliorer l’assistance qu’ils apportent aux plus nécessiteux de leur population selon leurs propres priorités de développement. Or, bien trop souvent, les donneurs se sentent obligés de rendre leur contribution « visible » à leur électorat et à leurs actionnaires, plutôt que de mettre en avant les perspectives et la participation au niveau local.

    L’aide au développement pose d’autres problèmes. L’obligation de rapports est onéreuse et impose souvent un énorme fardeau administratif sur les pays en développement qui doivent alors sacrifier le peu de personnel qualifié connaissant l’anglais à écrire des rapports aux donneurs plutôt que de diriger des programmes. En outre, les agences bienfaitrices recrutent souvent les meilleurs talents sur place, leur accordant en général un salaire qui a pour effet de fausser le marché du travail. Dans certains pays, il est plus rémunérateur pour les médecins de travailler pour des agences humanitaires étrangères en tant que traducteur plutôt que de traiter des patients pauvres.

    Qui plus est, l’influence exercée par les donneurs suffit à dissiper la responsabilité que les officiels des pays en développement et les représentants élus ont envers leur peuple.

    Il faut changer la perception que le monde a de l’aide au développement. Il nous faut un partenariat authentique, dans lequel les pays en développement prennent les rênes, en déterminant ce dont ils ont le plus besoin et la manière la plus efficace d’utiliser l’aide. L’incapacité à l’absorber du côté des pays en développement n’excuse pas le fait que l’aide soit répartie et gérée par les donneurs exclusivement. L’objectif devrait être de créer une telle aptitude. Effectivement, développer une aptitude aux ressources humaines est une manière utile de remplir le huitième objectif.

    Par ce biais aussi, l’intérêt des donneurs serait servi. Aligner l’assistance qu’ils apportent sur les stratégies et les structures de développement locales ou aider les pays à réfléchir à de telles stratégies et structures est une garantie que l’aide est dépensée utilement et que les efforts ont un caractère durable. Les donneurs doivent encourager des mesures éducatives plutôt que de construire des écoles photogéniques ; soutenir des campagnes de soins plutôt que de construire une clinique rutilante ; ou les deux – mais dans le cadre de mesures ou de campagnes et non dans le cadre de projets isolés.

    Le commerce est le second domaine-clé. Plutôt que de recevoir de l’argent, accéder plus facilement aux marchés des pays développés motiverait le monde en développement et encouragerait la création d’institutions autonomes, gérant de manière collective et plus cohérente les fonds humanitaires. Bon nombre de pays sont exclus du commerce et ne peuvent s’extirper de la misère à cause de tarifs douaniers trop élevés, de subventions au commerce intérieur et d’autres mesures de protection qui entretiennent la concurrence au sein des pays riches.

    Ainsi, les subventions de l’Union européenne pour l’agriculture sont assez élevées pour permettre à toutes les vaches d’Europe de faire le tour du monde en avion en classe affaire. Comment un fermier africain, même avec des coûts initiaux plus bas, peut-il rivaliser ?

    La responsabilité n’incombe pas seulement aux pays développés. Les pays en développement aussi se sont engagés sérieusement envers leur peuple et la responsabilité première d’atteindre ces objectifs leur revient. Mais le huitième objectif leur assurait qu’ils n’étaient pas seuls dans leur cheminement. Sans changement aucun, les cinq prochaines années conduiront à l’échec.

    Shashi Tharoor a été ministre des affaires étrangères en Inde et secrétaire adjoint à l’ONU. Il est aujourd’hui membre du parlement indien et auteur de plusieurs ouvrages. Le plus récent s’intitule Nehru : l’Invention de l’Inde (éditions Seuil).

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org

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