• Jacques Attali : " Il faut réfléchir à la pertinence du bouclier fiscal "

    Jacques Attali : " Il faut réfléchir à la pertinence du bouclier fiscal "

    Selon l'économiste, Nicolas Sarkozy doit accepter l'impopularité pour continuer de réformer

    ENTRETIEN

    Economiste, écrivain et président de PlaNet Finance, Jacques Attali préside, à la demande de Nicolas Sarkozy, la Commission pour la libération de la croissance française, qui rendra de nouvelles orientations sur la sortie de crise à la mi-mai. M. Attali éclaire la situation du pays et analyse l'action du chef de l'Etat à la lumière de ce qu'il a vécu auprès de François Mitterrand, dont il était conseiller, lors du tournant de la rigueur, en 1983.



    A mi-mandat, Nicolas Sarkozy a-t-il encore des marges de manoeuvre pour réformer ?

    Bien sûr ! Il doit continuer à réformer ! Ne plus réformer, ce serait aller au fil de l'eau, alors que la situation reste très difficile pour l'économie mondiale. Certes, un président de la République ne peut pas réformer seul. Il doit compter avec le Parlement, l'opinion publique, les acteurs sociaux.

    Mais il peut encore beaucoup. Et pour cela, il doit accepter d'être provisoirement impopulaire, expliquer les nécessités à long terme de la réforme, comme c'est le cas pour les retraites, la dépendance et bien d'autres sujets. En 2020, la France peut avoir, comme le reste du monde, une croissance d'un genre nouveau, beaucoup plus durable, de 3 % à 4 %, un commerce extérieur excédentaire et un taux de chômage retombé à 4 %.

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    ENTRETIEN

    Economiste, écrivain et président de PlaNet Finance, Jacques Attali préside, à la demande de Nicolas Sarkozy, la Commission pour la libération de la croissance française, qui rendra de nouvelles orientations sur la sortie de crise à la mi-mai. M. Attali éclaire la situation du pays et analyse l'action du chef de l'Etat à la lumière de ce qu'il a vécu auprès de François Mitterrand, dont il était conseiller, lors du tournant de la rigueur, en 1983.

    A mi-mandat, Nicolas Sarkozy a-t-il encore des marges de manoeuvre pour réformer ?
    Bien sûr ! Il doit continuer à réformer ! Ne plus réformer, ce serait aller au fil de l'eau, alors que la situation reste très difficile pour l'économie mondiale. Certes, un président de la République ne peut pas réformer seul. Il doit compter avec le Parlement, l'opinion publique, les acteurs sociaux.

    Mais il peut encore beaucoup. Et pour cela, il doit accepter d'être provisoirement impopulaire, expliquer les nécessités à long terme de la réforme, comme c'est le cas pour les retraites, la dépendance et bien d'autres sujets. En 2020, la France peut avoir, comme le reste du monde, une croissance d'un genre nouveau, beaucoup plus durable, de 3 % à 4 %, un commerce extérieur excédentaire et un taux de chômage retombé à 4 %.

    Comment interprétez-vous le mot de " pause " que le chef de l'Etat a récemment employé ?
    Si la pause signifie qu'il faut veiller à ce que les réformes voulues deviennent réalité, le mot est bienvenu. Il ne suffit pas d'accumuler les textes pour réformer. Il faut veiller à ce qu'ils soient appliqués, dans les détails.

    La " pause " renvoie à mars 1983, au tournant de la rigueur. N'est-ce pas ce que le pays est en train de revivre ?
    Une précision : mars 1983 n'a pas été un " tournant ", car la gauche n'a pas, à ce moment, changé de politique. Elle n'est pas devenue brusquement libérale, elle n'a pas non plus choisi de faire vivre le pays en autarcie en quittant le système monétaire européen (SME). Le gouvernement d'alors a décidé une pause qui a permis d'assimiler les réformes sans les remettre en cause. Et les Français ont fini par le comprendre, puisqu'ils ont réélu François Mitterrand en 1988.

    A l'époque, la rigueur s'est faite au nom de l'Europe. Exactement comme aujourd'hui.
    Je n'aime pas le mot " rigueur " : il est trop connoté. La rigueur de quoi ? Pour qui ? L'équilibre des finances publiques, ce n'est pas l'Europe qui l'impose, c'est le principe de réalité. Et pas spécialement en France ! Aujourd'hui, s'il n'y avait pas l'euro, nous serions dans une crise de changes pire que celle de mars 1983. De plus, la France connaît, comme les autres grands pays, une dette publique qui n'existait pas alors. Son taux de croissance potentiel est inférieur à 1 % par an par habitant. A ce rythme, il faudrait attendre 2015 pour espérer retrouver le niveau de vie de 2007. A côté, le reste du monde croît en moyenne au rythme de 4 % l'an.

    Aujourd'hui comme en 1983, le couple franco-allemand est sous tension. N'est-ce pas inquiétant ?
    La réunification a créé le danger de voir l'Allemagne ne plus considérer la construction européenne comme l'axe unique de sa politique. Si on peut comprendre les raisons pour lesquelles ce pays, ayant une très faible natalité, choisit d'épargner plus que nous pour financer ses retraites, une concurrence excessive à l'intérieur de l'Europe n'est pas acceptable. De ce point de vue, l'Allemagne est la Chine de l'Europe. Et si tout le monde se conduisait de la même façon, nous entrerions en dépression. Plutôt que de gagner des marchés à l'intérieur, gagnons-en ensemble à l'extérieur. Faisons d'autres Airbus dans d'autres domaines. La France et l'Allemagne doivent s'entendre. Aucun des deux pays n'a d'avenir sans l'autre.

    L'euro est-il menacé ?
    Si nous ne parvenons pas à faire en sorte que la monnaie unique soit complétée par un budget commun, géré par un gouvernement unique, sous contrôle d'un parlement, je crains le pire. A vingt ans, ou même moins, la disparition de l'euro est une menace, alors qu'il est notre meilleur atout dans l'avenir. D'autant plus que les Etats- Unis et la Chine y ont intérêt : les uns pour conserver leur monopole comme monnaie de réserve, qui leur permet de s'endetter, et les autres pour pouvoir partager le pouvoir mondial avec les seuls Américains.

    La crise grecque peut-elle faire tâche d'huile ?
    Bien sûr. Mais les fonds spéculatifs ne l'ont pas, à eux seuls, provoquée. Ils en ont profité. Demain, l'Espagne, le Portugal, la Grande-Bretagne peuvent à leur tour être touchés. Sans pour autant dramatiser : la Grande-Bretagne a connu deux fois dans son histoire des taux d'endettement de 250 %, en 1815 et 1945, sans pour autant cesser d'être une grande puissance.

    Et nous ?
    La France a un potentiel d'avenir considérable, si elle sait consacrer ses emprunts à financer des dépenses d'avenir. Il lui faut donner au reste du monde le sentiment qu'elle est capable de vouloir travailler, innover, créer et ne pas vivre au-dessus de ses moyens futurs. La réduction de l'endettement est fondamentale.

    Les Français sont-ils prêts à de nouveaux efforts ?
    Mais ils en font tous les jours, des efforts ! Et la rigueur, pour bien des gens, est déjà là. Le médiateur de la République évalue à plus de 10 millions le nombre de Français pour qui les fins de mois se jouent à 50 euros près. C'est considérable.

    En 1983, la gauche avait imposé, au nom de la solidarité, un impôt exceptionnel sur les hauts revenus. Faudra-t-il en arriver là ?

    Je ne le crois pas. La France est un pays très riche qui a un fort potentiel de croissance. Mais elle n'aime pas l'économie de marché, elle n'a pas confiance dans ses ressorts industriels. Alors qu'elle est leader dans quinze secteurs, elle se flagelle beaucoup. Il faut sortir du pessimisme, ne pas présenter les choses de façon punitive. Il existe un chemin pour sortir de la crise : une stratégie fondée sur l'innovation, un accompagnement du changement d'emploi pour renforcer la mobilité et l'adaptabilité, un budget juste et efficace. A cet égard, il faut réfléchir à la pertinence du bouclier fiscal et des niches fiscales. Une évidence nationale s'impose autour des principes de compétitivité, de réduction des déficits et d'amélioration de la situation des plus fragiles. Cela suppose, quelle que soit la majorité politique, un choc de vérité et de légitimité.

    Propos recueillis par Françoise Fressoz et Claire Guélaud


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