• Jorion au-delà de la crise

    Comment la Vérité et la réalité furent inventées L'Argent, mode d'emploi,

    Jorion au-delà de la crise

    [ 17/12/09  ] <script language="Javascript" src="http://commentaires.lesechos.fr/onglet2.php?id=020272289899"></script>

    L'anthropologue, qui a gagné la célébrité en prédisant la crise puis en l'analysant, élargit son propos à deux institutions inventées par l'homme et pas des moindres : la vérité et l'argent.            

    Paul Jorion est un être rare qui ne se serait sans doute jamais révélé sans la crise. Anthropologue, né et formé en Belgique, il a beaucoup bourlingué : en Afrique, au Royaume-Uni dans les milieux de l'intelligence artificielle et finalement dans les institutions de crédit américaines, Countrywide en particulier, où furent déployés en masse les prêts « subprime ». Ingénieur financier, il observe de l'intérieur le fonctionnement du crédit aux Etats-Unis, ces pratiques de l'endettement absolu où consommateurs et salariés se mettent totalement en gage, biens et revenus actuels, mais aussi futurs. Il en tire un livre saisissant (« Vers la crise du capitalisme américain ? ») qui, dès le printemps 2007, annonce la crise imminente en expliquant que le crédit aux Etats-Unis est devenu une activité aussi spéculative que dérisoire tant la valeur des dettes contractées ne repose plus sur rien de réel.

    Depuis 2007, Paul Jorion a beaucoup publié sur la crise. Anthropologue, son jeu n'est ni de justifier l'état des choses ni de condamner les acteurs. Il observe les institutions du capitalisme financier comme des comportements singuliers qu'il convient de rendre à la fois à leur évidence et leur étrangeté. Comment se fait-il que les hommes se lient à des institutions qu'ils ne comprennent pas et peuvent les conduire à la ruine ? Paul Jorion, qui a le double talent de l'analyste et du conteur, les déplie pour nous, réduit leur complexité et nous livre leur mystère.

    Drôle d'animal

    Il s'attaque maintenant à deux autres institutions majeures de la vie humaine : la vérité, liée au fait que les hommes parlent et cherchent à s'affronter dans des joutes oratoires plutôt que de se faire la guerre, et l'argent, à la base de tous les mécanismes de l'économie. Quelle relation entre le crédit, la vérité, l'argent ? Ce sont trois institutions d'une étrange espèce qui vivent en bande et dont la vie dépend de dispositifs à travers lesquels ils échangent et produisent des valeurs. L'homme est un drôle d'animal : sa vie dépend d'artifices collectifs immatériels et pourtant si réels que leur bon fonctionnement est essentiel. Le travail de Paul Jorion poursuit les intuitions du philosophe Georges Canguilhem, pour qui la vie humaine passe par la position de normes et de valeurs. Cela requiert une activité spéculative (la pensée) mais place la vie sous le risque de l'erreur. Les hommes, pour vivre, inventent des institutions. Ils ne les maîtrisent pas pour autant. Ils les transforment, les perfectionnent. Mais elles leur échappent. Philosophes, économistes, chercheurs en sciences humaines s'évertuent à les comprendre et à les ordonner. Le plus souvent, après coup. Ainsi la vérité n'est-elle pas d'abord la qualité d'une proposition, qui ferait que son contenu colle bien au monde réel, mais une institution introduite par les Grecs pour départager des prétentions dans l'espace de la démocratie naissante. Il s'agissait de s'affranchir de la thèse sophistique selon laquelle sur toute chose on peut dire tout et son contraire. « Comment la vérité et la réalité furent inventées » raconte de quelle façon, depuis Platon et l'Antiquité grecque jusqu'aux temps modernes, on a cherché des règles pour départager les discours. Une approche éclairante dans des temps où, les règles jusqu'alors en vigueur pour départager les discours - le recours à des propositions dites « scientifiques » -se trouvent peu à peu disqualifiées pour une démocratie dite « participative ».

    L'argent est une autre institution, parmi les plus singulières, à laquelle les hommes ont entrepris de remettre leur vie. L'économie en dépend pour la facilité des échanges, mais surtout, comme mesure de la valeur. C'est un « incorporel ». On peut lui donner un corps : l'or par exemple. Mais sa valeur n'en dépend pas, qui semble se multiplier plus il devient immatériel. Et pourtant vient le moment où il faut rendre des comptes, eux bien réels. « L'Argent, mode d'emploi » décrit l'institution depuis ses premiers composants et analyse ce qu'en font ceux qui en ont la garde, les financiers, dans le capitalisme contemporain. Le moraliste dit : l'argent corrompt, il détruit la vie. L'anthropologue, lui, s'intéresse à cette vie qui ne peut pas se déployer sans pareille fiction.

    FRANÇOIS EWALD, PROFESSEUR AU CONSERVATOIRE NATIONAL DES ARTS ET MÉTIERS

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