• Keynes et la démocratie sociale aujourd’hui

    Keynes et la démocratie sociale aujourd’hui

    Robert Skidelsky

    LONDRES – Pendant des décennies, le Keynésianisme a été associé aux politiques sociale-démocrates des grands gouvernements. Mais la relation de John Keynes avec la social-démocratie est complexe. Bien qu’ayant été l’architecte des composants essentiels de la social-démocratie – particulièrement le plein emploi – il n’a pas souscrit aux autres objectifs clé de la social-démocratie, comme la propriété de droit public ou l’extension massive de l’Etat Providence.

    Dans La Théorie Généralede l’Emploi, des Intérêts et de la Monnaie, Keynes a finalement résumé les forces et les faiblesses du système capitaliste. D’un côté, le capitalisme constitue le meilleur garant de la liberté individuelle, du libre choix, et de l’initiative entrepreneuriale. D’un autre côté, les marchés non régulés ne parviennent pas à atteindre deux objectifs essentiels à n’importe quelle société civilisée : « La société dans laquelle nous vivons commet deux fautes remarquables : elle ne parvient pas à fournir le plein emploi et elle autorise une distribution arbitraire et inéquitable des ressources et des revenus. » Ceci implique un rôle actif du le gouvernement, une idée qui flirte avec certains des principes importants de la pensée de gauche.

    Jusqu’à la publication de La Théorie Généraleen 1936, les sociaux démocrates ne savaient comment parvenir au plein emploi. Les politiques appliquées visaient à déposséder les capitalistes de la propriété des moyens de production. Comment cela était-il sensé produire le plein emploi n’a jamais été déterminé.

    Une idée, dérivée à l’origine de Ricardo and Marx, voulait que la classe capitaliste avait besoin d’une « armée de réserve de sans-emplois » pour maintenir ses parts de bénéfices. Si les profits disparaissaient, il en serait de même pour cette armée de réserve. Le travail serait payé selon sa valeur et tous ceux qui seraient capables de travailler pourraient trouver un emploi.  

    Mais, en dehors de l’impossibilité politique de nationaliser l’ensemble de l’économie de manière pacifique, cette approche avait le funeste défaut d’ignorer le rôle de la demande globale. Elle partait du principe que la demande serait toujours suffisante si les profits étaient éliminés.

    Keynes a démontré que la raison principale de périodes prolongées de chômage élevé n’était pas l’empiètement du travail sur les profits, mais les perspectives fluctuantes des investissements privés dans un monde incertain. Presque tous les cas de chômage lors d’une période de déclin cyclique provenaient d’un manque de demande d’investissement. 

    L’important n’était donc pas de nationaliser les réserves de capitaux mais de socialiser l’investissement. L’industrie pouvait sans problème être confiée à des mains privées, à condition que l’Etat garantisse suffisamment de pouvoir d’achat dans l’économie pour maintenir un niveau d’investissement de plein emploi.

    En résumé, Keynes voulait parvenir à remplir un objectif social démocrate clé sans transférer la propriété industrielle. Il pensait néanmoins que la redistribution permettrait d’assurer le plein emploi. Une augmentation de la consommation « serait dans le même temps une motivation pour investir. » Et la faiblesse des taux d’intérêt nécessaire au maintien du plein emploi entrainerait à terme « l’euthanasie des rentiers » - de ceux qui vivent des rentes du capital.

    Une redistribution modérée était l’implication la plus politiquement radicale de la théorie économique de Keynes, mais les mesures soulignées plus haut constituaient aussi selon lui les limites de l’intervention de l’état. Aussi longtemps que « l’état est capable de déterminer l’ensemble des ressources dévouées à augmenter les instruments [c’est-à-dire la base du capital] et une rétribution de base pour ceux qui les possèdent, » il n’y pas de « raison évidente » pour plus d’implication. Le public ne devait jamais se substituer au privé, seulement le compléter.

    Aujourd’hui, les principes de plein emploi et d’égalité demeurent au cour de la social-démocratie. Mais le combat politique doit être mené sur d’autres terrains. Alors que la ligne de front se situait entre le gouvernement et les propriétaires des moyens de production – les industriels, les rentiers – elle est aujourd’hui entre les gouvernements et la finance. Des mesures comme les efforts du Parlement Européen pour réguler le marché des produits dérivatifs, l’interdiction des ventes à découvert par le gouvernement britannique au début de la crise financière ou les demandes pour limiter les boni des banquiers sont des expressions contemporaines du désir de réduire le pouvoir destructeur de la spéculation financière sur l’économie.

    La nouvelle tendance à vouloir maitriser le pouvoir de la finance est en grande partie une conséquence de la globalisation. Le capital traverse les frontières plus librement et plus rapidement que les biens ou les personnes. Pourtant, alors que les grandes firmes globales utilisent habituellement leur forte concentration de ressources financières pour faire pression pour plus de dé-régulation (« ou nous irons ailleurs »), la crise a fait de leur taille un handicap.

    Le fait d’être trop gros pour échouer signifie simplement que l’on est trop gros. Keynes avait remarqué que « c’est la précarité des marchés financiers qui est en grande partie responsable de notre problème contemporain de garantir un niveau d’investissement suffisant. » Cela sonne encore plus vrai aujourd’hui – plus de 70 ans plus tard – qu’à son époque. Plutôt que de garantir des investissements pour les secteurs productifs de l’économie, l’industrie financière est devenue une adepte de l’investissement pour lui-même.

    Ceci, une fois encore, demande une intervention gouvernementale active. Pourtant, ainsi que Keynes l’aurait dit, il est important que l’amplification de l’implication du gouvernement se fasse sur la base d’un raisonnement économique sain plutôt que par idéologie politique, qu’elle soit sociale-démocrate ou autre.

    L’intervention de l’état doit combler les écarts que le secteur privé ne peut raisonnablement combler par lui-même. La crise actuelle a montré à l’évidence que les marchés privés sont incapables de s’auto-réguler ; le gouvernement a donc un vrai rôle à jouer dans la régulation interne. De même, les questions d’incompatibilité temporelles empêchent les grandes firmes internationales de compartimenter leurs marchés. Une autre tâche incombant au gouvernement est de limiter les flux de capitaux par le biais de taxes internationales, ce qui cloisonnerait les crises avant qu’elles ne deviennent globales.

    La plus grande contribution de Keynes à la social-démocratie, cependant, ne repose pas sur des points spécifiques de politique. Keynes insistait sur le fait que l’état, en tant qu’ultime protecteur du bien public, a un devoir de compléter et de réguler les forces du marché. Si les marchés nous ont utiles pour empêcher l’état de mal se comporter, nous avons besoin que l’état empêche les marchés de mal se comporter.

    Par les temps qui courent, cela signifie d’interdire aux marchés de mal se comporter. Ce qui veut dire limiter leur pouvoir, et leurs profits.

    Robert Skidelsky, a member of the British House of Lords, is Professor Emeritus of Political Economy at Warwick University, author of a prize-winning biography of John Maynard Keynes, and a board member of the Moscow School of Political Studies

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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