• L'Allemagne Oublie l'Europe

    L'Allemagne Oublie l'Europe

    Michel Rocard

    Ces dernières années, toute une séquence de décisions m'avaient alarmé. La première série visait le maintien absolu de l'unanimité pour prendre, au sein de l'Union Européenne, toute décision de politique étrangère ou d'usage de forces armées à des fins autres qu'humanitaires (Maastricht, Amsterdam, Nice, projet constitutionnel et Traité de Lisbonne). Moyennant quoi l'Europe n'a toujours pas de politique étrangère commune. La seconde fut le néfaste étranglement du Budget Communautaire dans le carcan de 1% du PIB européen, qui interdisait toute politique commune nouvelle pour 7 ans (je crois me souvenir que c'était en 2004). La troisième concernait les deux vetos britanniques successivement opposés à Deharne puis Juncker, pour la Présidence de la Commission Européenne, pour éviter tout homme de caractère et y avoir quelqu'un de plus malléable. J'avais alors proclamé la mort de l'Europe politique, me faisant véhémentement critiquer par beaucoup de mes propres amis.

    Le besoin d'Europe pourtant se faisait de plus en plus criant. Comment imaginer en effet une lutte mondiale efficace contre l'effet de serre, ou l'adoption de nouvelles règles financières mondiales pour éviter les dérives qui ont mis le monde en crise, ou encore la difficile négociation commerciale pour assurer pacifiquement sa place à une Chine pesant bientôt 20% des échanges mondiaux sans pour autant casser les reins aux économies développées, si une Europe unie et puissante n'y met pas tout son poids avec une cohésion sans faille.

    Ces enjeux pour moi ne sont pas des rêves, ce sont des nécessités absolues, mais pour le long terme naturellement.

    L'arrivée de la grande crise bancaire, financière et économique où nous sommes toujours n'a pas arrangé les choses. L'Irlande, de loin la plus large bénéficiaire de l'appartenance à l'Union Européenne et de ses règles, quand elle fut frappée très tôt et très profondément par la crise bancaire, a eu comme première réaction un réflexe parfaitement antieuropéen.

    L'Allemagne qui longtemps porta haut le flambeau européen, en eut aussi un autre. Les marchés lui ayant rappelé qu'elle était plus européisée qu'elle ne semblait le croire, l'Allemagne s'est assagie et a rallié l'Europe le temps du premier « G20 ». Cela n'empêcha pas, peu de mois après, les dirigeants d'Allemagne, de France et de Grande Bretagne de se mettre cyniquement d'accord pour doter l'Union Européenne d'un Président du Conseil et d'une Ministre des Affaires Etrangères certainement honorables et compétents mais parfaitement inconnus de manière à éviter qu'un légitimité forte échappant à leur contrôle ne leur fasse de l'ombre...

    Comme si tout cela n'était pas suffisant pour menacer gravement le rêve européen de quatre ou cinq générations, voici que les choses s'aggravent.

    Nous avons créé l'Euro, seul grand succès politique de l'Europe dans ces deux dernières décennies.

    Certes chacun admire la rigueur de gestion de l'Allemagne et sa capacité à se réformer elle-même. Nous avons aussi admiré beaucoup son sérieux monétaire, qui fut un grand facteur permissif dans la mise en place de l'Euro, son attachement à la rigueur budgétaire et son effort permanent pour mesurer la qualité de sa gestion à ses excédents commerciaux, sans trop se soucier de savoir quels dégâts cela fait chez ceux qui subissent les déficits correspondants.

    Mais la crise est arrivée, qui change tout. La dite crise a non seulement frappé mais affaibli nombre de pays d'Europe moins robustes que l'Allemagne. Les trois états baltes, la Hongrie, l'Islande hors de l'Union, sont en faillite, mais il ne sont pas membres de l'Euro. La Grèce, l'Espagne, le Portugal et l'Irlande le sont, eux.

    Or l'Allemagne s'acharne à vouloir imposer sa propre politique à l'ensemble de la zone Euro, ce qui est hors de portée des pays en question. Plus gravement ces pays ne sortiront pas de la crise, de leur crise, qu'à la condition que la politique monétaire les y aide, ou au moins ne les asphyxie pas trop. Or l'Allemagne s'y refuse, risquant de provoquer par là une grave crise de l'Euro.

    Le cas grec est exemplaire. Contre l'avis de presque tous les Premiers Ministres ou Présidents de la zone contre l'avis du Président de l'Eurogroupe, et celui du Président de la Banque Centrale Européenne, l'Allemagne seule a imposé

    ·         que le FMI participe au sauvetage pour un tiers, ce qui revient à nier le rôle de solidarité que devait avoir l'Euro.

    ·         Que les taux d'intérêt que paiera la Grèce pour les prêts coordonnés des autres pays de la zone, soient fort élevés, ce qui veut dire que la Grèce est interdite de redécollage pour longtemps et que son drame financier n'a pas fini de peser sur le destin collectif de l'Euro.

    Madame Meckel, la Chancelière allemande, s'est en outre permis d'évoquer l'exclusion des états défaillants de la zone euro. Ce faisant, non seulement elle invente une issue parfaitement exclue par les traités – dans l'Euro, la sortie n'est pas prévue – mais elle déstabilise gravement l'ensemble de la zone et la monnaie commune elle-même. Si elle semble comprendre que la zone euro a besoin que tout le monde y joue le même jeu, elle ne perçoit pas qu'actuellement le pays qui joue solitairement et complique par intérêt national la vie de tous les autres, c'est justement l'Allemagne.

    Bien sûr on peut diagnostiquer une cause. Madame Merkel dirige un gouvernement de coalition qui voit venir des élections bientôt, et se trouve en grande délicatesse avec son Parlement. Mais si le court termisme et les pressions de politique intérieure conduisent chacun à faire n'importe quoi on passera de la crise économique à la crise politique.

    L'Europe politique eut elle eu de la puissance, tout cela se serait réglé par une conversation brutale au sommet. Mais il n'y a pas d'Europe politique, et guère de force dans l'Europe économique.

    Dans l'état actuel du monde et de la crise, l'éclatement de l'Euro serait une énorme catastrophe. Il est encore temps de l'éviter, mais il y faudra chez les autres européens un courage et une tenacité inhabituels.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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