• L'Allemagne paiera tout compte fait

    L'Allemagne paiera tout compte fait

    Après des mois de tergiversations, Angela Merkel a fini par se ranger à l'idée, notamment défendue par la France, d'aider la Grèce en faillite. Mais ces hésitations, liées à des considérations de politique intérieure et à la tradition d'orthodoxie économique allemande, ont ébranlé la cohésion européenne et la confiance des marchés

    Elles n'ont l'air de rien, en tête à tête au fond de la salle. Pourtant, le coeur du pouvoir est là, à cette table, dans ce restaurant animé du centre de Berlin. Mardi 4 mai, Angela Merkel y dîne d'un steak tartare et d'un verre de bordeaux. Face à elle, sa conseillère, chef de bureau et âme damnée, surnommée " Raspoutine " : Beate Baumann. Les deux femmes les plus puissantes d'Allemagne. Personne ne fait attention à elles, et pas davantage lorsqu'elles repartent à pied sur le quai de la Spree. " Angela " discute tranquillement avec une jeune garde du corps aux longs cheveux. Dans la première économie européenne, pas de faste, pas de gyrophares.

    Un bon petit verre n'est pas du luxe. Le lendemain matin, la chancelière est attendue au Bundestag avec une mission délicate : expliquer aux députés pourquoi elle considère, après des mois de tergiversations, que l'Allemagne doit aider la Grèce en faillite. Le prêt convenu par l'Union européenne (UE) et le Fonds monétaire international (FMI) sera activé : 110 milliards d'euros, sur trois ans, en échange de la promesse de la Grèce de s'engager dans une cure d'austérité draconienne. L'Allemagne prête 24,4 milliards d'euros. La contribution la plus élevée (28 %) de la zone euro.

    " Les Grecs veulent notre argent ! ", s'indigne le tabloïd Bild en grosses lettres, à la " une ", entre deux photos de femmes nues. Depuis des mois, le quotidien le plus influent d'Allemagne (3,3 millions d'exemplaires) mène une campagne acharnée contre la Grèce, à coups de clichés xénophobes. Objectif : empêcher que les vertueux Allemands n'aident ces Grecs paresseux et corrompus.

    La rédaction lance l'idée, reprise par des députés, que ce pays trop gâté pourrait plutôt " vendre ses îles ". " Notre argent peut-il encore sauver les Grecs ? ", s'inquiète maintenant le quotidien, qui étale sur deux pages les photos d'Athènes en flammes et de la banque attaquée au cocktail Molotov, où trois employés ont péri en marge de la manifestation du 5 mai.

    L'Allemagne doit payer : plus qu'un désagrément, c'est une révolution. Dans la foulée de la réunification du pays, les Allemands n'avaient accepté d'abandonner le deutschemark, symbole du miracle économique de l'après-guerre, qu'à condition de n'avoir jamais à payer pour l'euro. Les Français voulaient ardemment la monnaie unique ; les Allemands l'ont concédée, poussés par Helmut Kohl, qui savait que l'unité de l'Allemagne et de l'Europe étaient les deux faces d'une même médaille.

    En échange, les exigences allemandes ont été scellées dans les traités : une banque centrale indépendante sise à Francfort, un pacte de stabilité, l'interdiction formelle de voler au secours d'un Etat défaillant. " Une Union européenne faite de transferts financiers est aussi probable qu'une famine en Bavière ", assurait à la fin des années 1990 le ministre-président de Bavière, Edmund Stoiber.

    L'Allemagne paiera : c'est aussi une injustice. Au début des années 2000, les Allemands se sont imposé une cure d'austérité sévère, sous le gouvernement social-démocrate de Gerhard Schröder. Ils acceptent mal de se saigner à nouveau pour un pays, la Grèce, qui a distribué à tout-va des postes dans la fonction publique, a abaissé l'âge de la retraite et a laissé ses recettes fiscales s'évanouir en pratiquant la fraude généralisée. Les médias le répètent :" Il faut tenir correctement sa propre maison. "

    Etre européen, c'est être responsable, disent les Allemands. Etre européen, c'est être solidaire, rétorquent les Français. Dès le début de la crise grecque, la France et l'Allemagne se heurtent sur une question de principe, et aussi de calendrier. Nicolas Sarkozy veut agir vite. Angela Merkel, gagner le plus de temps possible. Le président a gardé des réflexes d'avocat pressé, la chancelière reste marquée par sa formation de physicienne : ce sens de la lenteur, de l'examen minutieux des hypothèses.

    A Berlin, fin avril, la chancelière a reçu, comme chaque année, les directeurs des grandes organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, OIT). En scientifique, elle a examiné avec eux toutes les solutions, posé toutes les questions, n'en écartant aucune : Que se passe-t-il si on laisse la Grèce faire faillite ? Si on ne restructure pas sa dette ? Si on refuse de l'aider ?

    Cette conception du temps, l'Elysée s'en agace régulièrement. Et encore cette semaine : la lettre Sarkozy-Merkel sur la refonte de la gouvernance économique avait été conçue pendant le week-end et était annoncée pour mardi 4 mai. Mais Angela Merkel a pris son temps. " Nous avons eu un peu de mal à la joindre ", explique-t-on à Paris. Tout devait être signé mercredi. Mais Mme Merkel est rentrée chez elle après la séance parlementaire. Ses collaborateurs n'ont pas osé la déranger. M. Sarkozy a dû patienter jusqu'au jeudi matin pour obtenir le paraphe.

    Angela Merkel l'avait expliqué en 2007 à Nicolas Sarkozy, fraîchement élu et doté de tous les pouvoirs de la Ve République. Il ne comprenait pas la culture allemande du compromis, la marge de manoeuvre relative de la chancelière face à ses partenaires de coalition et aux Länder. " Il faut que tu comprennes que je suis lente ", lui avait dit Angela Merkel.

    Lente, elle l'avait été lorsqu'il s'était agi de sauver les banques à l'automne 2008. Elle le fut de nouveau lors de la crise grecque. Dès janvier 2009, Nicolas Sarkozy s'inquiète de la vulnérabilité de la Grèce. Après les banques, il craint que les marchés ne s'attaquent au maillon faible de la zone euro.

    L'affaire n'est pas une surprise pour les spécialistes. La Grèce est entrée par effraction dans l'euro, en 2000. A l'époque, le boom Internet est tel que nul ne prête attention au respect des critères de Maastricht. En 2004, survient la première alerte : on s'aperçoit de la dérive des déficits grecs et de ses statistiques mensongères. Mais à tricheur, tricheur et demi : quelques mois plus tôt, fin 2003, Gerhard Schröder et Jacques Chirac ont refusé que l'on inflige à l'Allemagne et à la France les sanctions prévues par le pacte de stabilité. Comment prétendre avoir des exigences fortes vis-à-vis de la Grèce ?

    Cinq ans plus tard, en janvier 2009, la Grèce se rappelle au mauvais souvenir des Européens. Les marchés se défient d'elle. M. Sarkozy, qui a en souvenir le sauvetage in extremis de la Hongrie avec le FMI, veut préparer un mode d'emploi pour aider au renflouement d'un Etat. Dès cette époque, les enjeux sont posés : il faut éviter toute intervention du FMI, qui serait, selon l'Elysée, " interprétée comme un premier pas vers l'éclatement de la zone euro ". Et les Français sont persuadés qu'il faut renflouer la Grèce si nécessaire. " Si on s'en tient à la lettre des traités, on va droit dans le mur ", explique alors Bruno Le Maire, secrétaire d'Etat aux affaires européennes.

    Mme Merkel ne veut rien entendre. Il faut respecter les traités : aide-toi, le ciel t'aidera. L'affaire tourne à l'incident diplomatique. M. Sarkozy commet l'erreur de parler de ses craintes à haute voix, fin janvier 2009, devant les dirigeants de la droite. Ses propos fuitent dans la presse, au risque de relancer la spéculation. La chancellerie est consternée. " Il est des choses qu'on ne doit jamais évoquer en public ", s'afflige un conseiller de Mme Merkel.

    Cette dernière en profite pour battre froid ce M. Sarkozy qui semble vouloir rester éternellement président de l'UE. Elle refuse net une réunion des dirigeants de la zone euro. Les relations sont si glaciales qu'à Munich, le 7 février 2009, la chancelière et le président font une simple déclaration devant la presse. Sans questions.

    Le dossier couve sous la cendre. Seuls quelques technocrates veillent. Un petit groupe dirigé par les directeurs du Trésor français et allemand, la BCE, l'Eurogroupe et la Commission, a bien été constitué pour plancher sur un scénario catastrophe. Au cas où.

    L'hypothèse d'école devient réalité début 2010 : le nouveau gouvernement socialiste élu à Athènes revoit à la hausse les déficits. Les plans d'économies ne suffisent pas à calmer la spéculation. Très vite, les Européens s'aperçoivent que les Grecs ne s'en sortiront pas seuls.

    Lors de la réunion des ministres des finances du G7, le 5 février, à Iqaluit chez les Inuits, dans le Grand Nord canadien, les Allemands et les Français prennent le dossier en main. Seuls. Avant d'aller faire une course en chiens de traîneau par - 25° C, Christine Lagarde rencontre en secret son homologue Wolfgang Schäuble. Ils sont surpris par leur homologue italien Giulio Tremonti, furieux de ne pas être associé aux négociations. Au fil des semaines, le cercle sera élargi.

    Le dossier est vite monté au niveau des chefs d'Etat et de gouvernement. Deux doctrines s'opposent. M. Sarkozy souhaite intervenir massivement pour tuer dans l'oeuf ce qu'il interprète comme une crise de spéculation. Angela Merkel veut laisser mariner les Grecs pour qu'ils comprennent qu'ils sont responsables de leurs malheurs. La négociation s'éternise. Paris a pris ses précautions et mis en place un dispositif secret lui permettant de voler immédiatement au secours d'Athènes en cas de nécessité.

    Reste à convaincre Angela Merkel. Discrètement. En privé, le président de la République couvre de quolibets les Allemands accusés d'impérialisme en Europe : " Ils n'ont pas changé ", assène-t-il à un de ses proches. Mais il évite tout incident public tant l'affaire est jugée grave. " Vous n'avez pas entendu une déclaration de moi ! ", s'est vanté M. Sarkozy à Pékin le 29 avril." Angela Merkel est une femme intelligente. Elle a compris dès le début, mais elle a son opinion publique. Mon rôle, c'est de l'aider en rassemblant l'Europe ", résume M. Sarkozy, qui va tout faire pour maintenir la cohésion européenne. Il se vante d'être célébré comme " un héros " en Grèce.

    Il y a bien eu des frictions, l'agacement de Xavier Musca, le conseiller économique de Nicolas Sarkozy qui ne comprenait pas les tergiversations allemandes. La sortie de Christine Lagarde dans le Financial Times, contre le modèle économique allemand construit aux dépens des autres. Tout s'est réglé lors d'un coup de fil avec M. Schäuble. Globalement, les Français et les autres Européens serrent les dents, espérant parvenir à faire comprendre à l'Allemagne, que par son attentisme, elle menace toute la construction européenne.

    Au Conseil européen du 25 mars, Angela Merkel ne cède sur rien et obtient tout. Quelques jours plus tôt, au Bundestag, elle a évoqué la possibilité d'exclure la Grèce de l'euro. Elle exige un tête-à-tête avec M. Sarkozy et impose peu à peu l'intervention du FMI : non seulement contre l'avis de la France et de la Banque centrale européenne (BCE) qui y voient un désaveu de la zone euro, mais contre son propre ministre des finances : Wolfgang Schäuble, de santé fragile et qui gère la crise depuis son lit d'hôpital, ose une voix discordante. Il se dit opposé au FMI, favorable à une aide européenne rapide. Puis un bruit s'est mis à courir, propagé notamment par Beate Baumann, que le ministre serait remplaçable.

    Pourquoi pas par Roland Koch, le ministre-président de Hesse ? M. Schäuble a compris le message. Jadis, il fut impitoyablement écarté du pouvoir par la jeune Angela. " Merkel est un petit diable ! ", commente un député de la CDU. La présence du FMI a un mérite : attester de la gravité de la situation. Elle permettra à Mme Merkel de contourner l'interdiction de renflouement d'un Etat et d'éviter la censure de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe.

    Elle gagne du temps, toujours. En attendant " le dernier moment ", l'Allemagne souhaitait que la Grèce en vienne à demander elle-même le prêt qui lui imposerait la rigueur. Mais les considérations de politique intérieure allemande ne sont pas étrangères à cette attitude. Dimanche 9 mai a lieu le scrutin qui fait vibrer le monde politique allemand : les élections en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la plus peuplée de toutes les régions. La coalition fédérale menée par Mme Merkel (les unions chrétiennes CDU/CSU et les libéraux du FDP) est en mauvaise posture. Elle peut y perdre le pouvoir local, mais aussi la majorité au Bundesrat, qui représente les régions.

    La chancelière avait espéré tenir jusqu'à la mi-mai, pour ne pas fâcher les électeurs de Rhénanie. C'est raté : le 23 avril, la Grèce demande l'activation du prêt convenu avec l'UE et le FMI. La vérité est tombée, elle est tombée trop tôt : l'Allemagne paiera. Et Mme Merkel doit réadapter son discours.

    Le 28 avril, pour convaincre de l'urgence à verser les fonds tout en rassurant les députés, elle fait venir au Bundestag le patron du FMI, le Français Dominique Strauss-Kahn et surtout Jean-Claude Trichet, le président de la BCE, plus orthodoxe qu'un Allemand. Le 5 mai, elle va s'expliquer elle-même devant le Parlement : " Il ne s'agit rien de moins que de l'avenir de l'Europe et de l'avenir de l'Allemagne dans l'Europe. " Il ne s'agit plus de critiquer la solidarité, mais de la soutenir au nom de l'intérêt allemand. Au fil des semaines, les Allemands n'apprécient pas d'être traités d'égoïstes à l'étranger et perçoivent les dangers d'une explosion de la zone euro, alors que la crise gagne les pays d'Europe du Sud.

    L'opinion publique a évolué. " La tentation de l'Allemagne grande Suisse ou petite Chine s'est estompée. Sans doute fallait-il cette phase de décantation, analyse Pierre Sellal, secrétaire général du Quai d'Orsay. On est passé d'un discours : le devoir allemand est d'aider la Grèce, à un autre : l'intérêt de l'Allemagne est collectif. "

    Ce virage sur l'aile a un effet immédiat : le 7 mai, avec une petite troupe d'universitaires, l'économiste eurosceptique Joachim Starbatty, combattant de longue date de l'entrée des " pays du Sud " dans la zone euro, dépose plainte devant la Cour de Karlsruhe contre le plan de sauvetage.

    Surtout, Angela Merkel n'a plus les faveurs de Bild. Elle n'est plus " la chancelière de fer ", le nouveau Bismarck qui agace Bruxelles et fait tant plaisir aux Allemands. " Madame Merkel, restez sur votre "non" ! ", implorait le tabloïd.

    Les temporisations de la chancelière avaient fini par ternir son image. L'opposition l'accuse de populisme. " Faites moins de brèves de comptoir et plus de Helmut Kohl ! ", l'apostrophe le député Vert Jürgen Trittin, soudain défenseur du chancelier de l'unité allemande. " Vous avez laissé les choses s'aggraver, et, à présent, vous appelez les pompiers là où cela flambe ! ", lui lance son ancien vice-chancelier, le social-démocrate Frank-Walter Steinmeier.

    A Paris, M. Sarkozy a évalué le coût de ces hésitations, qui ont conduit à la contagion de la crise aux pays du Sud. Même au sein de la CDU, on grimace à voix basse :" Angela Merkel a manqué de grandeur. C'est sa première grande erreur. " Un jugement qui semble trouver un écho dans les salles des marchés, si l'on en juge par les fortes baisses enregistrées dans les principales places boursières européennes, jeudi 6 et vendredi 7 mai.

    Arnaud Leparmentier et Marion Van Renterghem


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