• L’avenir de la Chine vu de Canton

    CHRONIQUE DU CERCLE DES ÉCONOMISTES PAR Jacques Mistral

    L’avenir de la Chine vu de Canton  

    La Chine moderne, celle de l’industrie et de l’exportation, est née au sud, dans le Guangdong, capitale : Canton. Les premiers succès restent associés aux zones industrielles spéciales, comme Shenzhen, où le communisme moribond se muait en économie socialiste de marché. Trente ans après les premières implantations, la province tout entière est devenue une zone industrielle gigantesque et diversifiée. Le PNB atteint près de 400 milliards de dollars, un peu plus que celui de Taiwan. Le Guangdong illustre aujourd’hui toutes les questions que soulève l’émergence de la Chine. D’abord vis-à-vis des pays occidentaux, en particulier de la France.Rien ne vaut quelques exemples concrets. Tockheim, le fabricant français de pompes à essence, s’est installé il y a quinze ans à Canton. A l’origine, la pompe elle-même et l’instrument de mesure du débit étaient fabriqués en France et montés en Chine ; le rattrapage technologique était inévitable, aujourd’hui l’usine de Canton exporte ces pièces, mais elle détient 35 % du marché chinois. On parlera de délocalisation si l’on est rabat-joie ; en fait, c’est un magnifique succès. On trouve d’ailleurs sans difficulté la contrepartie de ces emplois perdus en France : Canton est le hub de la compagnie Southern Airlines, la plus importante compagnie aérienne chinoise, le plus gros client d’Airbus en Asie, qui va prendre prochainement livraison de son premier A380.De tels exemples confirment, s’il en était besoin, la futilité des combats d’arrière-garde : nous ne créerons en France les emplois de demain qu’en sachant utiliser, par l’exportation et par l’investissement, tous nos avantages comparatifs. Et mieux vaut prendre date dès maintenant à Canton pour les vingt ans qui viennent. FedEx ne s’y est pas trompé, qui a transplanté de Manille à Canton le hub de son réseau asiatique. La province du Guangdong est, en Chine, l’une des terres d’élection de l’investissement étranger.Les firmes taïwanaises ou japonaises ont exploité sur une grande échelle l’avantage que procure une main-d’œuvre à si bon marché. Du coup, la province souffre d’une image dégradée : « l’atelier du monde », cette formule ne s’applique nulle part mieux qu’au Guangdong. Par contrecoup, le Guangdong est un peu le laboratoire de la restructuration de l’économie chinoise. Cette restructuration, c’est d’abord la montée en gamme de l’industrie. De nouvelles activités à forte valeur ajoutée se substituent aux industries de montage à la main-d’œuvre faiblement qualifiée. Des entreprises comme Huawei ou ZTE figurent parmi les leaders mondiaux des télécommunications et leur dynamique est clairement fondée sur leur capacité de recherche. Mais ce mouvement suscite aussi bien des résistances : en Chine, comme partout dans le monde, les restructurations se heurtent au poids des intérêts établis, ceux qui préfèrent exploiter jusqu’au bout le modèle ancien plutôt que d’explorer des voies nouvelles.Ce débat entre deux lignes est aujourd’hui très vif en Chine, la gestion du taux de change – qui agite la scène politico-monétaire mondiale – en est la pointe avancée. Sur le terrain, la question est celle de la poursuite des réformes et elle s’incarne dans le choix qui a été fait il y a deux ans, par les autorités de Pékin, de nommer Wang Yang à la tête de la région. Wang représente parfaitement le courant modernisateur. Loin de se lamenter sur la chute des exportations consécutive à la crise, il y a par exemple vu une opportunité : le moment est venu, a-t-il dit, de fermer les unités de production peu performantes, de repousser vers l’intérieur les activités à faible valeur ajoutée, d’explorer une nouvelle frontière. Y a-t-il concurrence avec Shanghai ? Bien sûr, mais il vaut mieux parler d’émulation : la Chine jette sur le monde extérieur un regard assez assuré pour jouer plusieurs cartes à la fois. Y a-t-il concurrence avec Hong Kong ? Sans doute, mais il vaut mieux parler de complémentarité : Hong Kong a toutes les chances de rester la place financière dominante ; en revanche, à trente minutes de Canton par TGV, elle sera de plus en plus intégrée à cette immense conurbation. Et la capitale économique et politique, ce sera Canton : il suffit pour s’en convaincre de parcourir la nouvelle cité des Perles. Vous avez admiré Pudong, où les Chinois ont construit l’équivalent de la Défense en quinze ans, eh bien, retenez votre souffle, car, à Canton, avec la nouvelle cité des Perles, il ne leur a fallu que cinq ans. Rendez-vous cet automne au moment de l’inauguration des Jeux asiatiques : après Pékin et les jeux Olympiques, après Shanghai et l’expo 2010, la Chine va montrer au monde qu’elle dispose aussi, à Canton, d’une véritable capitale régionale en Asie du Sud.

    Jacques Mistral est directeurdes études économiques à l’Ifri.

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