• L’économie de l’identité

    L’économie de l’identité

    George Akerlof and Rachel Kranton

    BERKELEY et DURHAM – Une des grandes forces de l’économie est sa capacité à analyser les processus décisionnels du point de vue des décisionnaires. L’économie peut ainsi par exemple expliquer pourquoi les consommateurs achètent ce qu’ils achètent. Cela offre aussi une perspective sur les motivations qui amènent les employés à travailler pour tel employeur plutôt qu’un autre, pourquoi ils travaillent aussi dur et aussi pourquoi ils vont travailler tout court.

    Mais dans la plupart des analyses économiques, le point de vue du décisionnaire est souvent assez mal représenté. Cela commence avec ce que les gens aiment et ce qu’ils n’aiment pas. Les gens peuvent aimer les oranges ou les bananes, ou préférer profiter de la vie plutôt que d’épargner pour l’avenir. Puis ils déterminent ce qu’il faut acheter et ce qu’ils vont épargner, compte tenu des prix en vigueur, des taux d’intérêts et de leurs propres revenus. Les économistes ont intégré les modes d’interactions des personnes entre elles dans ces analyses, mais ils ont généralement traité ces interactions sociales d’une manière mécanique, comme des marchandises.

    L’analyse économique classique de la discrimination sexuelle en milieu professionnel, par exemple, indique que les hommes n’aiment pas côtoyer les femmes au travail – tout comme ils peuvent peut-être préférer les pommes aux oranges. De la même manière, l’analyse économique classique de la discrimination raciale est que les blancs ne veulent pas côtoyer les personnes de couleur, et exigent donc une prime pour acheter quelque chose à une personne de couleur ou pour travailler avec une personne de couleur.

    Mais ni le genre ni la discrimination raciale ne sont des préférences purement personnelles. Ils sont plutôt le reflet des codes sociaux qui formalisent comment les individus doivent se penser et comment ils doivent interagir. Les gens prennent ces codes très au sérieux. Pour ce qui est du genre, par exemple, les individus identifiés homme veulent aussi se comporter comme sont sensés se comporter les hommes ; et les individus identifiés femme veulent se comporter tel que les femmes sont supposées se comporter.

    Lorsque nous analysons les décisions prises par les individus depuis cette perspective de leur identité et des normes sociales, nous obtenons des réponses nouvelles à différentes questions économiques. Ce que sont les individus et ce qu’ils pensent d’eux-mêmes sont des éléments déterminants dans les décisions qu’ils prennent. Leur identité et les normes sont des motivations fondamentales. Nous appelons cette approche l’économie de l’identité.

    Un fait assez étonnant permet de saisir la pertinence de l’économie de l’identité, et ce qui la différencie de l’économie classique. Au début du 20ème siècle aux Etats-Unis, les hommes et les femmes fumaient du tabac, mais respectivement dans des quantités extrêmement différentes.  Ces taux ont convergé dès les années 80. Aujourd’hui, les femmes fument autant que les hommes.

    Il nous est impossible d’expliquer cette convergence à partir des fondamentaux de l’économie classique comme l’évolution des prix moyens et des revenus, car aucune de ces évolutions n’était suffisamment conséquente. Mais nous pouvons l’expliquer si nous demandons aux individus ce qu’ils pensent d’eux-mêmes – en d’autres termes, si nous analysons l’évolution des normes de genre. Au début du 20ème siècle, les femmes n’étaient pas sensé fumer ; fumer était perçu comme un comportement déplacé. Dès les années 70, cependant, les campagnes publicitaires se sont adressées aux femmes ‘libérées’, pour faire passer le message que fumer n’était pas seulement acceptable, mais aussi désirable.

    Cet exemple ne constitue que la face émergée de l’iceberg. Prendre au sérieux les normes sociales entraine des conséquences qui dépassent le système économique, et aussi nos vies en général.

    Un autre exemple que l’on peut citer est celui qui concerne les salaires dans l’armée et ceux pratiqués dans les entreprises civiles. Les salaires moyens dans l’armée sont relativement constants –c’est à dire qu’ils ne fluctuent pas en fonction des performances ; et ils sont aussi, à postes similaires, inférieurs à ceux du civil. Rien dans l’analyse économique classique ne permet de comprendre une telle structure salariale – ni les pratiques ritualisées qui sont le cour de la tradition militaire.

    Mais l’économie de l’identité permet d’expliquer cela et nous ouvre une toute nouvelle perspective sur les motivations liées au travail, pas uniquement dans l’armée, mais dans tous les domaines. Dans les organisations qui fonctionnent bien, les employés s’identifient à leur travail et à leur entreprise. Si les employés se sentent impliqués, un aspect clé des pratiques rituelles militaires - il n’est pas nécessaire de les motiver par les salaires ou des systèmes de primes à la performance. L’armée transforme l’identité de ses recrues, en leur inculquant des valeurs tel que le devoir et le sens du service.

    Les systèmes d’incitation financière ne sont pas non plus déterminants pour savoir si une organisation fonctionne correctement dans le monde civil, ainsi que le suggèrent les modèles économiques standard ; il faut plutôt déterminer si les employés s’identifient à l’organisation et à leur travail au sein de l’entreprise. Si ce n’est pas le cas, ils prendront le pari du système d’incitation, plutôt que de se contenter d’atteindre les objectifs de l’organisation.

    De même, une bonne scolarité n’est pas une question de récompense financière et de coûts – un classique de l’analyse économique conventionnelle. Elle s’affirme parce que les étudiants, les parents, et les enseignants s’identifient à leur école et parce le processus d’identification est associé à l’apprentissage. De plus, ce qui détermine la poursuite ou l’abandon des études dépend de la façon avec laquelle les étudiants s’identifient à l’idée d’être scolarisé.

    Les politiques d’éducation devraient donc s’intéresser à certains programmes qui sont parvenus à établir une identité propre qui motive les étudiants et les enseignants à travailler dans le cadre d’un objectif commun. Si nous formons les enseignants aux moyens d’inspirer les étudiants pour qu’ils s’identifient à leur école – plutôt que de leur apprendre à passer des examens standardisés – nous réussirions peut-être à reproduire les excellents résultats de ces écoles.

    En tant qu’économistes et législateurs, nous pourrions nous contenter de continuer à analyser uniquement les prix et les revenus et les statistiques qui en découlent pour expliquer les décisions des individus. Dans certaines situations, cela peut être suffisant pour comprendre ce qui se passe. Mais dans bien d’autres cas, nous passerions à côté d’aspects essentiels de la motivation – et adopterions des mesures inutiles, et même contre productives, dont l’objectif ne serait que d’obtenir les résultats recherchés. L’économie de l’identité nous ouvre une perspective élargie, préférable, dont nous avons besoin.

    George Akerlof, a Nobel laureate in Economics, is Professor of Economics at the University of California, Berkeley.

    Rachel E. Kranton is Professor of Economics at Duke University.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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