• L’éthique des tests de citoyenneté

    L’éthique des tests de citoyenneté

    Jan-Werner Mueller

    PRINCETON - La citoyenneté peut-elle vraiment être testée ? Un nombre croissant de pays – en particulier en Europe, mais pas uniquement – semblent le penser.

    Au cours de la dernière décennie, les tests et examens pour les immigrés ont proliféré – tout comme les controverses à propos des questions que ces tests peuvent légitimement poser. Dernièrement, la révélation que le « Test sur la vie au Royaume Uni » tentait d’inculquer un respect pour la file d’attente – l’habitude toute britannique de faire la queue – a provoqué autant de moqueries que d’indignation.

    Le ministre britannique à l’origine du test a justifié ce point en disant que « le simple fait d’attendre son tour dans une file d’attente est l’une des particularités qui soude notre pays. Il est très important que les nouveaux arrivants fassent la queue, que ce soit pour le bus ou pour une tasse de thé ». Même si sa justification fait penser à un sketch des Monty Pythons, elle soulève une question importante : faut-il placer des limites aux questions contenues dans les tests pour les futurs citoyens potentiels ? Ces tests peuvent-ils être contreproductifs ?

    Les adversaires de ces méthodes d’évaluation en plein essor  le pensent certainement ; en fait, ils vont jusqu’à se lamenter sur l’émergence d’un nouveau « libéralisme répressif » - soit les tentatives faites par les États occidentaux pour parvenir à des fins démocratiques en utilisant des moyens qui le sont de moins en moins. Rendre obligatoire des « cours d’intégration » et l’apprentissage de la langue, et interdire le port du foulard, comme en France, ou restreindre le droit des immigrés à épouser des étrangers, comme au Danemark, ne sont que deux exemples des mesures coercitives adoptées au nom de valeurs libérales prétendument universelles.

    Ces mesures ont toutes les apparences d’un programme (qui se contredit en apparence lui-même) destiné à forcer les gens à apprendre la liberté. Les tests de citoyenneté font partie intégrante de ce programme, et aux yeux des critiques, ressemblent aux serments de loyauté et autres mesures sectaires le plus souvent associés à la »chasse aux sorcières » du McCarthysme aux Etats-Unis dans les années 1950.

    Mais les pays deviennent-ils nécessairement antilibéraux lorsqu’ils rendent certaines mesures obligatoires ? Dans l’affirmative, les termes « législation progressiste » seraient antinomiques. La véritable question est de savoir si des États ciblent volontairement, ou même excluent certains groupes, tout en appliquant ostensiblement des normes universelles.

    On peut évoquer l’exemple d’un test (oral) allemand qui n’était exigé que des immigrés originaires des pays membres de l’Organisation de la Conférence islamique (ce test a été supprimé par la suite), et qui demandait, entre autres, l’opinion des candidats sur le fait que des homosexuels occupent des postes de haut niveau dans la fonction publique en Allemagne. Des tendances similaires sont apparues aux Pays-Bas, auparavant champions du multiculturalisme, et qui présentent aujourd’hui aux candidats à la citoyenneté des images d’hommes s’embrassant et de femmes aux seins nus émergeant de la Mer Noire – sans doute pour faire bien comprendre qu’un citoyen néerlandais a tout intérêt à être tolérant.

    Des conseils pratiques sur la vie quotidienne – comme faire la queue –  sont indiscutablement utiles pour les immigrés, mais ces codes de comportement ne devraient pas faire l’objet de tests. La plupart des gens acquièrent des techniques de survie – si ce n’est des formes plus sophistiquées de savoir-vivre – de manière informelle, comme le démontre le cas de l’immigration aux Etats-Unis. Ils comprennent aussi rapidement les normes sociales moins formelles, comme la lutte contre l’homophobie par exemple.

    Le fait est que les gouvernements ne doivent pas demander aux immigrés de répondre à des questions morales et culturelles qui prêtent toujours à controverse pour les membres les plus établis du pays d’accueil. Il serait par exemple hypocrite de prétendre que tous les citoyens des démocraties libérales occidentales sont emballés par les nudistes ou les homosexuels – l’important est que leurs droits soient respectés, pas qu’ils soient aimés de tous. Les tests d’évaluation devraient prodiguer des conseils sur les droits et la démocratie, c’est-à-dire sur la politique – pas sur les styles de vie ou sur l’essence fondamentale d’une « culture nationale » (que les membres les plus établis du pays d’accueil seraient sans doute bien en peine de définir).

    Il est par ailleurs vrai que les citoyens par naissance vivent leur vie – et conservent leur citoyenneté – sans avoir jamais à passer un test sur les connaissances de base de leur système politique. Mais il est raisonnable de s’attendre à ce que les citoyens sachent comment participer aux affaires publiques – une attente renforcée par l’éducation civique de tous les enfants – et surtout qu’ils sachent quels sont leurs droits et les droits d’autrui.

    Les tests de citoyenneté, au lieu d’avoir des objectifs coercitifs, peuvent donc donner une certaine autonomie aux immigrés s’ils les rendent conscients de leurs droits et de leurs possibilités de participation civique. Ils seraient dans ce sens analogue à des tests d’évaluation de la langue, sauf qu’il s’agirait dans ce cas d’une langue politique qui, dans le meilleur des cas, permettrait aux nouveaux citoyens de faire valoir leurs préoccupations avec une syntaxe politique adéquate. Des tests de ce genre pourraient également faire de l’acquisition d’une citoyenneté un rite de passage similaire à un serment d’allégeance solennel intégrable comme un événement majeur de la vie (nul doute que certains qualifieront ce genre de cérémonie de kitsch politique).

    Ce que ces tests ne peuvent – et ne doivent pas – faire est de mettre à l’épreuve les convictions politiques des gens. Tout d’abord, toute personne souhaitant dissimuler ses véritables convictions peut aisément le faire. Ensuite, la plupart des candidats à la citoyenneté se sentiraient rejetés par un État méfiant qui soupçonne tout nouvel arrivant de mauvaises intentions.

    En fin de compte, des examens de citoyenneté, plutôt qu’être des tests au sens premier du terme, devraient être des outils de communication. Et chaque pays devrait soigneusement réfléchir à l'image de lui-même qu'il souhaite communiquer.

    Jan-Werner Mueller teaches in the Politics Department at Princeton University. His most recent book is Constitutional Patriotism.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Julia Gallin


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