• L’euro est nu

    L’euro est nu

    Robert Skidelsky

    LONDON – Défis exceptionnels, piètres réponses: l’Union européenne n’est que trop rarement à la hauteur des circonstances et c’est pourquoi l’Europe est à la dérive, économiquement et géopolitiquement.

    Avec le Traité de Rome, qui instituait en 1958 la Communauté économique européenne, l’Europe faisait un grand bond en avant. Mais avoir choisi de bâtir un marché commun, sans se doter d’un gouvernement commun, c’était tout simplement courir au-devant des ennuis. Tout – de l’élargissement à 27 Etats-membres à la création de la zone euro à 16 – n’a cessé, depuis, de creuser l’écart entre rhétorique et réalité. L’Euroland a passé son temps à prodiguer des promesses trop grandes pour lui.

    La crise financière grecque a encore permis, dernièrement, de constater ce gouffre entre réalité et rhétorique. Il s’agit, à l’origine, d’une crise “d’élargissement,” élargissement de la zone euro, dans ce cas précis. Dans les années quatre-vingt-dix, le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne (affublés de l’acronyme peu obligeant de PIGS) avaient accompli des efforts budgétaires sans précédent – avec le recours à une comptabilité fantaisiste en Grèce – qui leur avaient permis, en 2002, de remplir les critères d’entrée de la zone euro. Mais dès leur admission, la pression s’est relâchée. La plupart des pays méditerranéens, certains d’échapper aux semonces des marchés, ont persisté dans leurs manies dispendieuses.

    Le ministre allemand des finances, Wolfgang Schauble, dit aujourd’hui que trop, c’est trop. Il avance l’idée d’un Fonds monétaire européen (FME), qui viendrait en aide aux pays en défaut de paiement de leur dette souveraine. Cette aide d’urgence serait assortie d’un “prix prohibitif,” de “conditions strictes,” et au moindre manquement, de “sanctions pénales.”

    En langage clair, cela signifie qu’un Etat secouru par le FME verrait ses finances confiées, temporairement, à d’autres membres de l’Union, un peu comme ce qui est arrivé, au dix-neuvième siècle, aux Etats d’Amérique latine qui voulaient voir leur dette remboursée.

    Milton Friedman avait prédit que la monnaie unique se déliterait au bout d’une ou deux décennies; c’est plus que probable aujourd’hui. Après tout, Schauble sait que les conditions qu’il propose sont irrecevables politiquement, et donc il ajoute que tout pays ne les remplissant pas “devra, en ultime recours, se retirer de l’union monétaire, tout en ayant la possibilité de rester membre de l’Union européenne.” L’Allemagne elle-même envisage de se retirer, si elle ne parvient pas à plier à ces conditions ses partenaires plus faibles.

    La crise méditerranéenne a mis en évidence la faille invétérée de la zone euro: l’absence d’un gouvernement unique. N’étant pas une “zone monétaire optimale,” la zone euro a besoin d’instruments qui la protègent de ce que l’on nomme les “chocs asymétriques” – des chocs qui touchent certains membres plus que d’autres. Mais ces instruments, notamment un Trésor ayant la ressource de taxer et d’emprunter et une Banque centrale jouant le rôle de prêteur en dernier ressort à l’égard des banques membres, lui font défaut.

    La proposition de Schauble a une dimension à la fois économique et géopolitique. Economiquement, elle met à jour le désaccord profond qui existe entre ceux qui estiment que les déséquilibres extérieurs sont dûs à ceux qui ne sont pas assez dépensiers et ceux qui pensent qu’ils sont dûs à ceux qui le sont trop.

    John Maynard Keynes voulait contraindre les pays excédentaires soit à dépenser, soit à prêter. Mais c’est l’ancienne doctrine selon laquelle c’est au pays déficitaire de faire le ménage chez lui, qui a survécu. L’unique concession à Keynes fut la création du Fonds monétaire international en 1944, afin de fournir une aide d’urgence aux pays en déficit à des conditions strictes. Dans le périmètre plus restreint de la zone euro, la proposition allemande en est aujourd’hui l’écho.

    Schauble incarne le point de vue déflationniste qui prévaut en Allemagne depuis longtemps. Le système fiscalement conservateur de ce pays voudrait voir les pays fortement déficitaires de l’Union se remettre sur pied par une discipline budgétaire, une demande intérieure réduite et une forte hausse de l’exportation. Le problème, d’après les dirigeants allemands, ne réside pas dans le taux d’épargne élevé pratiqué chez eux, mais dans les dépenses excessives des autres membres de la zone euro.

    Martin Wolf du Financial Times est d’un autre avis. Il pointe également la Chine du doigt. L’épargne de ces deux pays excède massivement leurs investissements et leurs gigantesques excédents commerciaux. Ils s’érigent en bastions de la vertu fiscale et requièrent des pays déficitaires qu’ils cessent leurs dépenses irresponsables.

    Wolf, à juste titre, reproche à cette attitude de manquer de cohérence sur le plan économique. Entasser de l’épargne à un endroit crée du chômage ailleurs. Si les grands épargnants augmentaient leur consommation, les grands dépensiers auraient la possibilité d’exporter davantage et, sans vivre au-dessus de leurs moyens, de ne pas être condamnés à l’ascèse d’une stagnation. L’austérité n’a rien d’une vertu si personne n’est disposé à la dépense.

    Mais c’est sur le plan géopolitique que l’annonce de Schauble a le plus d’impact. L’élite politique de l’Europe voit l’Union comme l’un des pôles d’un monde multipolaire. Mais qu’est-ce que l’Europe? Moins qu’une fédération, davantage qu’une confédération, il lui manque un centre de gravité, des frontières bien définies. Quand un dirigeant américain, chinois ou russe veut discuter avec l’Europe, à qui doit-il s’adresser? Dénuée de cohésion ou de contours, l’Europe n’est pas beaucoup plus qu’une expression géographique.

    Ce qu’induit par conséquent la proposition de Schauble, c’est que l’Euroland devrait revenir à des dimensions gouvernables. Dans son principe, elle contient l’antithèse entre la Grande Allemagne rêvée par les idéalistes de 1848 et la Petite Allemagne créée par Bismark en 1871.

    Comme le petit garçon qui osa dire que le roi était nu, Schauble a pointé le doigt du réalisme sur la rhétorique présomptueuse dont les dirigeants européens sont tous encore tentés de draper leurs déclarations. Il a brisé le tabou qui entoure la mise en doute d’un quelconque aspect du projet européen. Pour ceux qui préfèrent les constructions solides aux vœux pieux, ses paroles sont à saluer.

    Robert Skidelsky, a member of the British House of Lords, is Professor emeritus of political economy at Warwick University, author of a prize-winning biography of the economist John Maynard Keynes, and a board member of the Moscow School of Political Studies.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Michelle Flamand


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