• L’Europe à deux vitesses accélère

    L’Europe à deux vitesses accélère

    Gazeta Wyborcza Varsovie

    Andrzej Krauze

    Les mesures prises pour lutter contre la crise financière changent la nature même de l'Union. Tenus à l’écart de ces transformations, les pays extérieurs à la zone euro craignent de devenir des membres de seconde zone.

    Tomasz Bielecki

    Quand l'Espagne, qui préside actuellement l'Union européenne, a appelé en janvier au  renforcement de la coopération économique au sein de l’Union et aux sanctions à l’encontre des Etats trop endettés, on s’est moqué du Premier ministre Zapatero. Mais peu de temps après que le virus de la crise a muté en une menace pour toute la zone euro, la coordination est devenue une idée très en vogue à Bruxelles. "Les crises sont les meilleurs accélérateurs de réformes" - disent aujourd’hui les diplomates européens. Le seul bémol est que les réformes à venir peuvent faire éclater l’UE en clubs de pays plus ou moins intégrés et que la Pologne, ainsi que les autres "nouveaux" membres, devront se battre pour éviter la relégation dans une seconde catégorie.

    Le couple franco-allemand décide de tout

    Les changements en cours, accélérés par la crise grecque, relèvent de plus en plus de décisions prises par les Allemands et les Français, qui court-circuitent la Commission européenne. La zone euro, devenue le noyau dur de l’Union, vient de créer un fonds intergouvernemental [le fonds européen de stabilité]. Basé à Luxembourg, ce fonds est destiné à octroyer, avec une participation minime de Bruxelles, l’aide financière à des pays de la zone euro confrontés à de graves difficultés financières. 

Un pour tous, tous pour un, en somme. L’accord sur ce fonds modifie de facto les traités de l'UE, a déclaré récemment Pierre Lellouche, le ministre français des Affaires européennes.

    De plus, malgré une certaine réticence de Berlin, les Français oeuvrent pour la création d’un conseil permanent des pays de l'Eurogroupe qui coordonnerait les politiques économiques et surveillerait la discipline budgétaire 

[Le 14 juin, Nicolas Sarkozy a finalement accepté l'idée allemande d'une gouvernance économique à vingt-sept]. Quant à l’Allemagne, elle voudrait punir sévèrement les pays coupables de laxisme budgétaire notoire, en suspendant les versements des fonds de l'UE (y compris des fonds structurels).

    Même si la chancelière Angela Merkel assure que les réformes devraient concerner l'ensemble des vingt-sept Etats membres de l'UE, il est difficile d'imaginer qu'un tel système de sanctions sévères soit accepté par Londres, toujours très attentif à la sauvegarde de sa souveraineté et de ses droits dans l’Union. Si la coordination économique s’avère impossible à vingt-sept, elle va se limiter à la zone euro. Il est, en effet, peu probable que l’Allemagne renonce à se battre pour la stabilité de l'euro, déclare un haut diplomate de l'UE.

    Certes, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy divergent sur les modalités de réformes à mettre en place, mais les Allemands, les Français et les Néerlandais sont de plus en plus méfiants à l’égard de la Commission européenne. N’a-t-elle pas échoué dans sa mission de contrôle à l’égard d’Athènes, qui falsifiait depuis des années ses statistiques ? demandent notamment les voix critiques. Ces dernières pointent également la mollesse de cette Commission, incapable de réagir réapidement aux manifestations de la crise financière. Or c’est justement la Commission qui, depuis plusieurs années, préconisait une évaluation des orientations budgétaires des Etats membres. Les ministres des Finances ont, dans un premier temps accepté cette idée, en excluant toutefois que la Commission y participe.

    Varsovie ferait mieux de sauter dans le TGV

    Pour le politologue autrichien Paul Luif, l’Union européenne est rongée par une crise de confiance aussi bien interne qu’externe. La diminution du rôle de la Commission et des autres institutions communautaires fragilise les procédures censées assurer une large participation de tous les Etats membres au processus décisionnel de l’UE. Par exemple, lors des débats sur le fonds d’aide d’urgence, ce n’est pas le nombre de sièges au Parlement européen qui a compté, ni celui des voix au Conseil de tel ou tel pays, mais l'opinion des plus grands payeurs de l'Union et leur diagnostic de la crise.

    "Après mon élection à la tête du Conseil européen, on m'a qualifié de souris grise belge. Aujourd'hui, j'entends dire que j'élargis mes compétences. Quel progrès incroyable en cinq mois", ironise Herman Van Rompuy, qui s’impose toujours d’avantage face au président de la Commission, José Manuel Barroso. C’est bien au Belge, et non pas au Portugais que les pays membres confient les travaux sur les réformes pour lutter contre la crise.

    Le développement de la coopération économique, les régimes d'aides et même l'application de sanctions dans la zone euro, vont immanquablement creuser un peu plus la division de l'Union en une Europe à deux vitesses, dans laquelle la Pologne et d'autres pays extérieurs à la zone euro pourraient devenir des membres périphériques, moins intégrés et moins écoutés. La Pologne et la Suède mettent activement en garde contre ce scénario. Mais peut-on vraiment mettre fin à ce processus ? Peut-on ralentir l'intégration du noyau dur de l'Union afin qu’il n’empêche pas l’adhésion de la Pologne à l'euro ?

    En vérité, le concept de plusieurs vitesses est mauvais, parce qu'il vient d'une époque révolue. Personne ne cherche aujourd’hui explicitement la création d’un noyau dur de l'Union, il s’agit juste de se sauver de la crise. Aussi n’est-il pas surprenant que les pays les plus importants de l'Union européenne ne se tournent pas vers les fonctionnaires de Bruxelles, mais qu’ils appliquent leurs propres idées, qu’ils croient meilleures. Et parfois ils préfèrent en discuter en dehors de Bruxelles, reconnaît un diplomate polonais. Aussi plutôt que de bloquer l’approfondissement  de la coordination économique, Varsovie serait-elle bien avisée de se mettre à la poursuite des pays de tête et de sauter, dès que possible, dans ce "train à grande vitesse".


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