• L’Europe a péché par orgueil

    L’Europe a péché par orgueil

    Paul Krugman, 57 ans, est professeur d’économie et de relations internationales à l’université de Princeton. Lauréat du prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la ­mondialisation, il tient une chronique ­hebdomadaire dans The New York Times depuis 1999.

    18.02.2010 | Paul Krugman | The New York Times

    Ces derniers temps, les pages financières des journaux ne parlent plus que de la Grèce et d’autres pays à la périphérie de l’Europe. A bon droit, d’ailleurs. Mais j’ai trouvé gênant que certains articles se focalisent presque exclusivement sur les dettes et les déficits budgétaires, comme si la prodigalité des gouvernements était seule en cause. On apporte ainsi de l’eau au moulin de nos propres faucons du déficit, qui rêvent de réduire les dépenses publiques – même en situation de chômage massif – et brandissent la Grèce en guise d’exemple de ce qui nous attend si nous ne le faisons pas. Or le manque de discipline budgétaire n’est pas la principale raison des ennuis que connaît l’Europe. La véritable raison de cette “europanade”, c’est l’arrogance des élites qui ont poussé l’Europe à adopter une monnaie unique bien avant que le continent n’y soit prêt. Prenons le cas de l’Espagne, qui, à la veille de la crise, passait pour être un citoyen modèle sur le plan budgétaire. Sa dette était faible : 43 % du PIB en 2007, contre 66 % en Allemagne. Son budget était excédentaire et sa réglementation bancaire, exemplaire. Mais, avec son climat chaud et ses plages, l’Espagne était aussi la Floride de l’Europe. Et, comme la Floride, elle a été le théâtre d’un gigantesque boom de l’immobilier. Le financement provenait essentiellement de l’étranger : les capitaux ont afflué du reste de l’Europe, d’Allemagne en particulier.

    Cela a entraîné une croissance rapide et une forte inflation. Entre 2000 et 2008, les prix des biens et des services ont augmenté de 35 %, contre 10 % en Allemagne. Du fait de la hausse des coûts, les exportations espagnoles sont devenues de moins en moins compétitives. L’emploi, en revanche, a pu continuer à progresser grâce au boom de l’immobilier. Puis la bulle a éclaté. Le chômage a crevé le plafond et le budget s’est retrouvé dans le rouge. Mais ces déficits – engendrés, d’une part, par la baisse des revenus provoquée par la crise et, d’autre part, par les dépenses d’urgence engagées pour limiter les coûts humains de la récession – étaient le résultat des ­difficultés du pays, et non leur cause.

    Aujourd’hui, Madrid ne peut pas faire grand-chose pour redresser la barre. Le problème majeur du pays est que les coûts et les prix ne sont plus en phase avec le reste de l’Europe. Faute de disposer de sa propre monnaie, l’Espagne ne peut recourir à la dévaluation. Elle ne pourra donc renouer avec la compétitivité qu’au prix d’un ­processus de déflation lent et laborieux. Si l’Espagne était un Etat des Etats-Unis, la situation ne serait pas aussi terrible. Pour commencer, les coûts et les prix n’auraient pas affiché un tel décalage. La Floride, qui a pu maintenir le coût de la main-d’œuvre à un niveau peu élevé, n’a jamais vécu quoi que ce soit ressemblant à l’inflation relative de l’Espagne. De plus, l’Espagne bénéficierait de nombreux soutiens automatiques, comme l’aide sociale et Medicare, financés par Washington.

    C’est évidemment pire en Grèce, car les Grecs, contrairement aux Espagnols, ont bel et bien été irresponsables sur le plan budgétaire. L’économie grecque est cependant de dimensions modestes, et ses soucis n’importent que dans la mesure où ils déteignent sur des économies beaucoup plus puissantes. Donc, c’est l’inflexibilité de l’euro, et non les dépenses publiques, qui se trouve au cœur de la crise.

    Et maintenant ? Il est presque impossible d’envisager une décomposition de l’euro, en termes purement pratiques. Comme le dit Barry Eichengreen, de l’université de Californie à Berkeley, toute tentative pour remettre en place une devise nationale déclencherait la mère de toutes les crises financières”. La seule solution pour s’en sortir est donc d’aller de l’avant. Pour que l’euro soit opérationnel, l’Europe doit progresser sur la voie de l’intégration politique, afin que les nations européennes commencent à fonctionner davantage comme des Etats américains.

    Ce n’est pas pour demain. Dans les années qui viennent, l’Europe va probablement entreprendre de pénibles efforts pour s’en sortir : des renflouements accompagnés d’appels à une austérité sans merci, avec en arrière-plan un chômage record, aggravé par la déflation. Un tableau peu réjouissant.


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